Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

Un Truc entre Nous

Bonjour,

Bah, finalement, vous êtes en couple, non ? Question invariablement suivie d’une réponse embarrassée accompagnée de moult torsions du visage, haussement d’épaules et mine faussement désinvolte, mais véritablement ennuyée : Meeeeeh… Nan, pas réellement. Je pensais pourtant avoir recueilli tous les indices lors des quelques minutes de conversation précédentes : ils se voient trois-quatre fois par semaine. Ils ne se contentent pas de coucher ensemble, mais ils vont aussi au resto, au ciné, au musée, ils se font de petits cadeaux. Ils se roulent des pelles langoureuses devant tous leurs amis, ils s’engueulent même pour des trucs idiots… Que manque-t-il ? Ben, on ne s’est juste pas dit que l’on était en couple. À mon tour de lever les yeux au ciel puis de froncer les sourcils : mais enfin, c’est évident, non ? Qu’est-ce qui te fait tant flipper dans ce mot, couple ? Suit généralement un silence, avant d’enchaîner : rien, on ne se l’est pas dit, c’est tout.

On accuse souvent les générations Y et Z d’avoir tué l’amour, parce qu’elles passent leur temps sur des applications de rencontre qui n’auraient rien à voir avec les sentiments, mais tout avec la consommation. On chercherait un partenaire comme on chine la meilleure offre sur Uber Eats – un plat commandé le second offert, sans frais de livraison. C’est à mon avis un contresens total. Rien n’obsède plus mes amis de 20 à 35 ans que l’amour, qu’ils soient célibataires ou en couple. C’est simplement que cette dernière partition n’a plus vraiment de sens. À vrai dire, les générations Y et Z sont à ce point obsédées par l’amour qu’elles ont inventé mille modalités d’être avec quelqu’un. De même que la binarité de genre paraît désormais démodée, la binarité des statuts est ringarde au possible – qui réactualise son statut Facebook d’ailleurs ? Vous pouvez avoir un, voire plusieurs plans cul (PQ, en abrégé : vous l’appelez parfois à 23 heures parce que vous avez une petite envie, et vous le mettez fissa à la porte une fois votre affaire consommée), ou un plan cul régulier (PQR, que vous prévoyez dans votre agenda), un ou plusieurs sex friends (un plan cul avec lequel vous partagez aussi des conversations personnelles ou des moments qui ne se résument pas qu’au sexe), ou encore un friend with benefits (un.e ami.e avec qui vous couchez de temps en temps). Le couple exclusif est une modalité parmi bien d’autres. On peut voir cela comme la fin de l’amour ou, au contraire, comme une expansion de la carte du Tendre, dont les terrae incognite étaient jusqu’à présent bien plus nombreuses que les zones explorées.

Bien que l’évidence me paraisse parfois crever les yeux, je reconnais qu’avec ces multiples possibles, l’enjeu se déplace désormais vers le fait de se dire en couple, et non plus le fait d’être ou non en couple. C’est la conclusion de la sociologue Marie Bergström autrice des Nouvelles Lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontre au temps du numérique (La Découverte, 2019) : oui, les sites et applications de rencontre changent les usages, mais certainement pas l’envie de faire une rencontre, voire la rencontre. Les frontières étant parfois un peu floues entre tel ou tel statut, la performativité du langage entre en jeu bien plus tôt qu’elle ne le faisait auparavant.

Pour les générations précédentes, être en couple allait la plupart du temps avec le premier baiser, jusqu’à se déclarer mariés par un “oui, je le veux”. C’est le linguiste et philosophe britannique John L. Austin qui a relevé, dans une série de conférences Quand dire, c’est faire (Points, Seuil, 1991), la fonction performative de certaines expressions : certains énoncés ne sont ni justes ni faux, ils accomplissent quelque chose. “Je vous déclare unis par les liens du mariage”, par exemple. Dans le cas du mariage, c’est un officiant extérieur qui confirme l’union. Mais, dans le cas de partenaires modernes, la déclaration repose sur l’initiative d’un des deux concernés, avec l’évidence du “nous sommes en couple” qui se mue en éternel “sommes-nous en couple ?” Entre Rue et Jules, l’interrogation dure toute la première saison de la série Euphoria : “Are you two a thing ?”, demande le père de Jules. “I don’t know”, répond Jules. Et les deux adolescentes amoureuses de se courir après, d’épisodes en malentendus. Comme quoi, la bonne vieille communication reste, elle, d’actualité.

Victorine de Oliveira

Sur Le site de Philosophie Magazine.

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Une réponse à « Un Truc entre Nous »

  1. Avatar de Chimerique
    Chimerique

    Coucou Letizia, ce récit est très instructif, et on découvre les situations de beaucoup de personnes, y comprisses propres situations.
    Je vais oser, mais n’est-ce pas la religion qui a censuré la manière de concevoir l’amour depuis 2 millénaires ? Les gens ne sont-ils pas en train de s’émanciper de cette fausse bonne morale ?
    Au plaisir de te croisier.

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