Ce Que Ma Grand-Mère M’a Appris Sur L’amour Et La Folie
Je me souviens encore de ce jour, comme si c’était hier. J’avais six ans, et c’était mon anniversaire. La lumière du soleil traversait les rideaux de la cuisine, dessinant des ombres dansantes sur le sol. Ma grand-mère adoptive, assise à sa table habituelle, jouait distraitement avec une cuillère en argent. Je n’aurais jamais imaginé que ce moment deviendrait un souvenir si marquant, un point de rupture dans ma perception d’elle.
« Elle n’est pas des nôtres. Elle n’est pas notre sang. » Ces mots, adressés à mon père adoptif, résonnent encore dans ma tête. À l’époque, je ne comprenais pas tout, mais je sentais la lourdeur de cette phrase. C’était comme si elle me repoussait hors de son monde. Une fissure s’est ouverte en moi ce jour-là, une fissure que j’ai nourrie jusqu’à son décès il y a cinq ans avec de la colère et du ressentiment.
Je l’ai haïe longtemps.
Et puis, l’été dernier, j’ai découvert grâce à une de ses amies une vérité qui a tout changé. Ma grand-mère était dans sa jeunesse une cavalière émérite, une danseuse hors pair, mais elle était aussi schizophrène. Ce n’était pas seulement une femme austère et parfois cruelle ; c’était une femme qui luttait contre des démons invisibles. Cette révélation m’a frappée comme un éclair, éclairant tout ce que je pensais savoir d’elle sous une lumière nouvelle.
Enfant, je trouvais ses histoires fascinantes. Elle parlait de chevaux qu’elle montait avec grâce dans des compétitions prestigieuses, de bals où elle dansait sous les lustres scintillants. Ses récits semblaient tout droit sortis d’un conte de fées, mais ils étaient souvent interrompus par des incohérences ou des silences troublants. À l’époque, je ne savais pas distinguer le réel du fictif. Était-elle vraiment cette cavalière émérite ? Avait-elle réellement dansé dans ces salles somptueuses ? Ou était-ce la maladie qui colorait ses souvenirs ?
Le silence familial autour de sa schizophrénie a laissé un vide. Personne ne parlait de ses absences ou de ses crises. Ce silence pesait sur moi sans que je le comprenne pleinement. Si j’avais su… Si quelqu’un m’avait expliqué qu’elle n’était pas seulement distante ou froide, mais qu’elle vivait avec une maladie qui déformait sa perception du monde… Peut-être aurais-je pu lui offrir plus de compassion au lieu de me replier sur ma rancune.
Aujourd’hui, en repensant à elle, je ressens un mélange d’amertume et de gratitude. Amertume pour les années où je l’ai détestée sans savoir. Gratitude pour les leçons qu’elle m’a involontairement transmises : la complexité des êtres humains, l’importance d’écouter au-delà des mots, et la nécessité d’aimer même quand cela semble impossible.
Ma grand-mère n’était ni une héroïne ni un monstre. Elle était humaine, profondément humaine, avec ses failles et ses éclats de lumière. Et si son héritage est fait d’amour et de mystères, il est aussi un appel à la compréhension et à l’empathie envers celles et ceux qui vivent avec des troubles invisibles.







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