Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

Appeler Les Chercheurs Du Monde Entier… Mais Oublier Les Nôtres ?

Quand La France Tend Les Bras Aux Talents Étrangers, Elle Détourne Les Yeux De Ceux Qui, Ici, Tiennent Sa Recherche À Bout De Bras.

L’annonce Présidentielle : Ambition Ou Écran De Fumée ?

« Venez en France ! » C’est le nouvel appel lancé par Emmanuel Macron aux chercheurs américains, dans un contexte où les États-Unis vivent des tensions politiques majeures et où la liberté académique se voit menacée dans plusieurs États. L’invitation a été relayée sur X (ex-Twitter) avec un ton de chef d’État humaniste, défenseur éclairé de la science et du progrès. Ce discours, aussi séduisant soit-il sur le papier, s’inscrit dans la continuité du programme Make Our Planet Great Again, lancé en 2017 à la suite de la sortie des États-Unis des Accords de Paris sous Donald Trump.

Mais une question me hante : derrière cette belle façade diplomatique, que reste-t-il de la maison France ? Peut-on prétendre incarner un refuge scientifique crédible alors même que notre propre communauté de chercheuses et de chercheurs s’effondre dans un silence politique assourdissant ?

Cette rhétorique, qui oppose une France ouverte, protectrice, à une Amérique régressive, a certes une portée symbolique. Mais elle masque mal une incohérence profonde entre la volonté d’attractivité internationale et l’état réel de notre politique scientifique nationale.

Les Dessous De La Vitrine : Une Recherche Française À Bout De Souffle

Je ne parlerai pas ici en chiffres pour noyer le poisson, mais certains méritent d’être rappelés. En France, 37 % des enseignantes-chercheuses et enseignants-chercheurs sont en situation de précarité selon l’INSEE (2022). Le budget alloué à la recherche publique stagne depuis des années, oscillant autour de 2,2 % du PIB, bien en dessous des 3 % promis dès les années 2000 par l’agenda de Lisbonne.

Olivier Berné, astrophysicien au CNRS, a récemment confié à France Info (mars 2024) qu’il « n’avait jamais vu autant de talents quitter la recherche ou s’expatrier ». Julien Gossa, maître de conférences à Strasbourg, souligne régulièrement sur France Inter la violence silencieuse du système, où des chercheuses passent dix, parfois quinze ans, à enchaîner les contrats courts avant de décrocher un poste… ou d’abandonner.

Quant à l’université, elle peine à recruter : un poste sur deux n’est pas pourvu dans certaines disciplines. Il ne s’agit pas de hasard ni de manque de vocation, mais d’un effondrement programmé. Ce fossé entre l’image vendue à l’étranger et la réalité du terrain est indécent.

Une Politique D’attractivité Internationale Qui Oublie L’essentiel

Je le dis sans détour : faire venir des talents étrangers est une belle ambition. Mais lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une revalorisation des conditions de travail pour celles et ceux qui sont déjà là, elle devient une source d’injustice.

Cette mise en concurrence silencieuse, qui ne dit pas son nom, alimente une frustration légitime. Les chercheuses et chercheurs français ont le sentiment d’être abandonnés. Que leur dit-on, entre les lignes ? Qu’il faut être ailleurs pour mériter l’attention présidentielle ? Que leur engagement quotidien, malgré les moyens dérisoires, ne suffit pas ?

Le financement d’un programme d’accueil international sans augmentation parallèle du budget global, c’est déplacer les pions sans agrandir l’échiquier. Ce n’est pas une politique d’accueil : c’est un pari sur l’image, au détriment de la cohérence.

Et puis il y a la question morale. Peut-on sérieusement se présenter comme un havre de science, quand nos laboratoires tombent en ruine et que nos jeunes doctorant·e·s vivent avec moins de 1 500 euros par mois ? Cela interroge, profondément.

Paroles D’ombres : Récit Personnel

Je me souviens d’une collègue, brillante biologiste, qui enchaînait son huitième contrat postdoctoral. Elle avait publié, obtenu des financements, enseigné, supervisé des mémoires. Rien n’y faisait. Elle a fini par accepter un poste au Canada. Avant son départ, elle m’a dit : « Je n’en pouvais plus d’être toujours en sursis ».

Combien sont-elles, combien sont-ils, à faire le même choix dans l’indifférence générale ? Ceux qui restent tiennent avec les moyens du bord, par passion, par loyauté, parfois par épuisement aussi. Il y a dans leurs yeux une lassitude qui ne trompe pas. Et un sentiment d’abandon, tenace.

Je n’écris pas pour opposer les chercheurs d’ici à ceux d’ailleurs. J’écris parce que j’ai vu trop de talents s’éteindre à force de lutter contre un système qui, visiblement, préfère l’apparence à la substance.

Et Maintenant ? Pour Une Ambition Crédible Et Cohérente

Il n’est pas trop tard pour changer de cap. Mais cela suppose de rompre avec les effets d’annonce et de bâtir, enfin, une politique de recherche digne de ce nom. Voici ce que nous pourrions faire, concrètement :

• Porter à 3 % du PIB le budget alloué à la recherche publique, comme promis depuis 20 ans.

• Revaloriser les salaires des jeunes chercheurs, avec une attention particulière à celles et ceux en CDD depuis des années.

• Lancer un plan national d’intégration professionnelle pour les doctorants et jeunes docteures.

• Accueillir les chercheurs étrangers sans créer de hiérarchie implicite, en garantissant des conditions équitables pour toutes et tous.

• Et surtout, écouter les premiers concernés. Non pas au travers de grands débats institutionnels, mais par une consultation sincère, continue, à hauteur d’humain.

Conclusion : Les Chercheurs Ne Sont Pas Des Vitrines

La science ne se vend pas comme un produit d’appel. Elle se cultive, s’accompagne, se soutient. Les chercheuses et chercheurs ne sont pas là pour décorer nos ambitions internationales. Ils sont là pour comprendre le monde, parfois pour le réparer, souvent pour l’éclairer.

Alors oui, appelons les chercheurs du monde entier. Mais n’oublions pas que les fondations de cette maison que nous leur ouvrons sont fragiles. Et que sans les bâtisseurs d’ici, elle finira par s’effondrer.

 


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