Les petits billets de Letizia

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Corse : Et Si La Transparence Devenait Le Premier Pas Vers Une Autonomie Réelle ?

 Réflexions Corses : À La Croisée Des Chemins, Entre Parole D’état Et Éthique Territoriale

Une Parole Préfectorale Révélatrice

Lorsque Jérôme Filippini, préfet de Corse, s’exprime sur le plateau de l’émission Cuntrastu (France 3 ViaStella, 21 avril 2024), il ne parle pas à la légère. Il évoque la violence mafieuse, la loi Littoral et l’autonomie dans une même phrase, comme s’il fallait tout amalgamer pour tout contenir. Mais derrière cette juxtaposition symbolique se dessinent les contours d’une tension plus profonde : comment envisager un futur politique pour la Corse sans refonder, en profondeur, le rapport entre l’État, les institutions locales et les habitant·e·s du territoire ?

Car ce que dit – et ne dit pas – le préfet révèle un paradoxe : il appelle à une Corse libérée de la violence, mais au nom d’un contrôle renforcé. Il évoque une autonomie possible, tout en rappelant que c’est l’État qui doit en dessiner les contours. Ce discours institutionnel, même bien intentionné, laisse en creux une question essentielle : peut-on imaginer une transformation durable sans co-construction avec les citoyen·ne·s ?

Derrière Les Mots Du Préfet : Lecture Critique D’un Discours Calibré

Le ton employé par Jérôme Filippini oscille entre assurance technocratique et appel à l’apaisement. Il affirme, il clarifie, il rassure. Et pourtant, l’absence de propositions concrètes face aux réalités locales – insécurité foncière, opacité administrative, déficit de confiance – laisse un goût d’inachevé.

Il parle de mafia, mais sans désigner les complicités politiques ni les failles institutionnelles. Il parle d’autonomie, mais dans une logique descendante, comme si l’État restait seul juge des maturités démocratiques. Et surtout, il parle sans les interlocuteurs et interlocutrices local·e·s, sans relais de terrain, sans les voix des élu·e·s ou des associations, comme si l’État pouvait, à lui seul, décider de la marche à suivre.

Ce décalage entre parole officielle et réalité vécue s’inscrit dans une longue histoire de centralisme : le pouvoir parle, mais il n’écoute qu’à peine.

Une Transparence Institutionnelle Encore Balbutiante

La loi Littoral, par exemple, censée protéger les côtes de la spéculation, reste souvent contournée ou inégalement appliquée. J’ai vu de mes propres yeux des terrains anciennement inconstructibles devenir subitement éligibles à des projets touristiques, sans réelle consultation locale. Qui décide ? Sur quels critères ? Les réponses restent floues, quand elles ne sont pas tout simplement absentes.

Dans les projets d’aménagement, comme dans les grands appels d’offres publics, les citoyen·ne·s se heurtent à une « zone grise » du pouvoir : on ne sait pas toujours qui tranche, ni pourquoi. Selon une étude de l’Observatoire régional de l’aménagement durable (2023), 67 % des projets immobiliers d’envergure en Corse posent problème en termes de transparence ou d’accès aux données publiques. ([Source])

Cette opacité alimente la défiance et fige les élans collectifs. Quand l’information devient pouvoir, le citoyen ou la citoyenne devient suspect·e par défaut. Et cela nous éloigne d’une autonomie véritablement démocratique.

Des Dynamiques Locales Débordant De Potentiel… Mais Fragiles

Heureusement, le terrain n’est pas vide. Il y a en Corse une vitalité associative, citoyenne et même entrepreneuriale qui mérite d’être saluée. Je pense notamment à l’association U Levante, qui veille avec rigueur sur les dérives d’urbanisme ; ou au journal Arritti, qui ose encore l’enquête sensible, souvent là où d’autres détournent le regard.

Il y a aussi des collectifs d’habitant·e·s, des paysan·ne·s, des juristes, des artistes engagé·e·s qui travaillent, avec peu de moyens, pour retisser du sens et du lien. Leur point commun ? Une éthique du bien commun. Leur faiblesse ? L’isolement, le manque de reconnaissance, l’absence d’appui institutionnel.

Je me souviens d’une réunion citoyenne à Zonza, où une poignée de résident·e·s, accompagnée d’un géographe bénévole, avait construit une proposition alternative de plan local d’urbanisme. Tout était prêt, documenté, soutenu par les habitant·e·s. Mais le projet a été ignoré par les autorités préfectorales, au prétexte d’un manque de « cadre réglementaire ».

Vers Une Gouvernance Partagée : Propositions Concrètes

Si l’on veut réellement sortir de l’illusion participative pour aller vers une autonomie effective, il faut miser sur la transparence et sur la confiance. Cela suppose de refonder la gouvernance sur une logique partenariale. Voici trois pistes concrètes :

– Créer un Observatoire indépendant de la transparence territoriale, composé de chercheurs et chercheuses, journalistes, juristes et citoyen·ne·s tiré·e·s au sort. Il rendrait des avis publics sur les grands projets, sur la gestion du foncier, sur les attributions de marchés.

– Mettre en place un Fonds d’appui aux initiatives locales éthiques, financé par les collectivités et l’État, avec jury indépendant, pour soutenir les projets porteurs d’impact social et environnemental.

– Constituer un Réseau d’expertise juridique et citoyenne, à l’image de ce que propose déjà le réseau JurisCorse, pour accompagner les habitant·e·s face aux zones d’ombre administratives ou juridiques.

Ces propositions ne prétendent pas tout résoudre, mais elles offrent un cadre pour agir à plusieurs niveaux. Car oui, l’État seul ne peut rien. Mais les citoyen·ne·s seul·e·s non plus. Il faut construire ensemble, sur un pied d’égalité, et dans la durée.

Une Corse Possible À Condition De La Coconstruire

Je crois à la puissance des territoires qui osent conjuguer autonomie et responsabilité. Mais je sais aussi qu’il n’y aura pas de transformation sans transparence, ni de légitimité sans participation réelle. Il ne suffit pas de parler d’autonomie : il faut la rendre crédible, désirable, collective.

Autonomie sans responsabilisation ? Une illusion.

Responsabilisation sans transparence ? Une impasse.

Ce qui est en jeu, c’est notre capacité à transformer les institutions en leviers, et non en carcans. À faire de la parole publique un outil d’émancipation, et non une façade. À refuser la résignation comme seul horizon.

Je reste convaincue que la Corse porte en elle les ressources de cette transition éthique et citoyenne. Mais cela suppose une vigilance active, une implication lucide et solidaire. Une confiance, patiemment reconstruite, entre les gens et les structures. Et surtout, une volonté partagée de penser le pouvoir autrement.

 


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