Réflexion Intime Sur Une Justice Qui Ne Peut Agir Seule
Il y a quelques jours, une annonce a attiré mon attention plus que d’habitude. Il s’agissait de la création d’un pôle régional judiciaire dédié à la lutte contre la criminalité organisée en Corse, avec l’affectation de 57 agents supplémentaires, dont 17 magistrat·e·s. Une mesure inédite, annoncée comme un tournant majeur dans la lutte contre les violences mafieuses qui gangrènent notre île. Ce type de déclaration, autrefois rare, suscite en moi un mélange de soulagement et de réserve. D’un côté, je suis heureuse que l’on prenne enfin au sérieux cette réalité insulaire qui mine la confiance, les liens sociaux, et l’espoir. De l’autre, je ne peux m’empêcher de douter. Car la violence organisée ne prospère jamais seule. Elle s’enracine dans les silences, les non-dits, les regards détournés. Elle vit dans les interstices de la peur et de l’habitude.
À travers cette annonce, j’ai compris que l’État cherchait à envoyer un signal fort. En s’appuyant sur les compétences d’une équipe dédiée, distincte mais complémentaire de la JIRS de Marseille, cette initiative se veut structurante. Elle vise à renforcer les capacités locales d’enquête, de traitement des dossiers, mais aussi à briser le sentiment d’impunité. Le ministre de l’Intérieur a évoqué une volonté d’agir là où, jusqu’alors, l’on semblait faire avec. L’État promet aujourd’hui plus de cohérence, plus de moyens, plus d’engagement. Et il faut le souligner : c’est une première. L’ampleur des moyens humains déployés montre une prise de conscience que beaucoup ici attendaient.
Mais très vite, une autre question s’est imposée à moi. Que vaut cette mobilisation si elle ne s’ancre pas dans une réalité plus large, plus vivante, plus enracinée dans les villages, les quartiers, les familles, car la criminalité organisée ne survit pas uniquement parce que l’on manque de procureur·e·s ou d’enquêteurs et d’enquêtrices. Elle survit aussi parce que beaucoup de celles et ceux qui la croisent préfèrent se taire. Par peur. Par résignation. Ou parce qu’iels pensent, peut-être à tort, que dénoncer ne sert à rien. Ces silences-là, je les ai entendus. Autour de moi, parfois dans des discussions à demi-mots, dans des regards qui évitent le vôtre lorsqu’un nom est prononcé. Ces silences font partie de la vie insulaire. Et ce sont eux, aussi, que nous devons apprendre à nommer.
C’est là que se joue, selon moi, la réelle portée de cette réforme. Elle ne pourra réussir que si elle se déploie selon une double logique. Oui, il faut une justice renforcée, visible, formée, efficace. Mais il faut aussi une mobilisation locale, culturelle, citoyenne. Ce n’est pas en opposant les institutions à la société que l’on avance, mais en les faisant dialoguer. C’est dans l’échange, la confiance, le respect mutuel que l’on peut espérer voir tomber les murs de l’omerta. Il faut des relais de proximité, des médiateurs et médiatrices de terrain, des campagnes éducatives dans les écoles, des espaces de parole dans les villages. Il faut que chaque habitant·e de l’île se sente à nouveau légitime pour parler, pour témoigner, pour espérer.
Je repense souvent à cette femme, croisée dans un petit café de la Balagne, qui m’a dit à mi-voix : « On sait, mais on fait semblant de ne pas voir. C’est plus sûr ». Cette phrase m’a longtemps hantée. Elle résume à elle seule la complexité de cette lutte. Ce n’est pas seulement une affaire de lois, de tribunaux, de procédures. C’est une affaire de liens sociaux abîmés, de peurs ancestrales, de territoires abandonnés aux règles de l’informel. Et c’est pourquoi je place beaucoup d’espoir dans cette volonté affichée d’agir, mais je l’accompagne d’une vigilance tendre. Une réforme structurelle n’aura d’impact durable que si elle se double d’un travail patient, presque intime, sur la mémoire, la parole, la transmission.
Je souhaite que cette réforme ne soit pas un feu de paille. Qu’elle s’inscrive dans la durée, qu’elle tisse des ponts avec les acteurs et actrices associatifs et associatives, les enseignant·e·s, les familles. Je souhaite aussi que les institutions prennent le temps d’écouter ce que les habitant·e·s ont à dire, au-delà des statistiques, au-delà des rapports. J’aimerais que l’on parle d’éducation, de culture, de formation, et que l’on pense à la prévention avec autant d’ardeur qu’à la répression. Car dans cette île que j’aime, chaque geste de confiance reconstruit, chaque parole dite à voix haute, est un pas vers une justice plus juste.
Alors oui, je salue cette annonce. Mais je reste persuadée que la justice, pour être pleinement entendue, doit être accompagnée d’un tissu social solide, vivant, confiant. Et cela, seul un engagement collectif peut le tisser. C’est ce chemin que j’espère voir s’ouvrir à nous. Et j’invite chacun·e, à sa mesure, à y prendre part.








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