Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Quand La Distance Devient Nécessaire

Réflexions Intimes Sur L’éloignement Familial Comme Acte De Préservation

Je n’ai jamais abordé ici avec autant de clarté la question de l’éloignement familial, pourtant elle m’habite depuis longtemps. En tant qu’enfant adoptée, j’ai grandi dans un entre-deux délicat : celui de la gratitude d’avoir été accueillie, et celui de la quête incessante de ma propre voix. Longtemps, j’ai cru que « famille » devait rimer avec loyauté inconditionnelle. Puis j’ai compris que lorsque la loyauté devient injonction au silence, elle peut devenir une prison. Cette prise de conscience, comme beaucoup d’autres, est venue en marchant lentement vers moi, au rythme de mes tentatives d’apaisement intérieur.

Ces dernières années, la parole se libère autour d’un phénomène encore très mal compris : celui des personnes qui, à un moment donné, choisissent de couper les ponts avec leurs parents, leurs enfants, ou d’autres membres de leur famille proche. Longtemps perçu comme une trahison, ce choix est aujourd’hui reconsidéré à l’aune de nouvelles normes sociales qui valorisent l’équilibre personnel, la santé mentale et le respect de soi. Il ne s’agit pas de faire l’apologie de la rupture, mais de la comprendre. C’est dans cette perspective que je choisis aujourd’hui d’explorer ce thème à travers l’angle de la préservation de soi, une approche qui résonne profondément avec mon histoire.

L’éloignement familial n’est pas toujours lié à un événement unique ou spectaculaire. Il peut être le résultat d’une accumulation de malentendus, de blessures non reconnues, de conflits non résolus. Ce que nous apprend l’analyse de diverses études internationales (comme celles citées par le sociologue Karl Pillemer ou le psychologue Joshua Coleman), c’est que cette réalité est bien plus répandue qu’on ne l’admet : aux États-Unis, environ 26 % des adultes ont connu une rupture prolongée avec leur père au cours d’une période de vingt-quatre ans. En Allemagne, les chiffres sont similaires. Dans des sociétés de plus en plus individualistes, où l’épanouissement personnel prévaut sur les injonctions familiales, ces ruptures deviennent visibles, voire parfois nécessaires.

Mais que signifie vraiment s’éloigner ? Je repense à cette période de ma vie où maintenir certains liens me faisait perdre toute énergie. Chaque rencontre était une négociation intérieure, chaque appel téléphonique un rappel de mes limites non respectées. L’envie d’aimer était là, mais l’étouffement aussi. Alors, j’ai reculé. Lentement, prudemment. Cela n’a pas été un geste de rejet, mais une tentative de survie. Me préserver, c’était me donner une chance de me reconstruire.

Certaines personnes vivent des dynamiques familiales faites de contrôle, de dévalorisation, de silences pesants ou de violences symboliques. Pour elles, couper les ponts peut devenir un geste de survie. Ce choix, souvent mal compris, ne se prend jamais à la légère. Il implique du courage, de la douleur, et parfois une solitude vertigineuse. Mais il permet aussi, quand il est nécessaire, de respirer à nouveau. Dans mon cas, j’ai eu besoin de prendre mes distances pour remettre de la clarté dans mes ressentis, pour distinguer ce qui m’appartenait de ce que l’on m’imposait. Ce travail ne se fait pas seul·e. Il nécessite souvent un accompagnement thérapeutique, du soutien, des espaces de parole où l’on ne se sent pas jugé·e.

Pour autant, je ne crois pas que l’éloignement soit toujours une fin en soi. Parfois, il permet la redéfinition du lien. À condition que chacun·e puisse revenir avec un vrai désir de compréhension. Le dialogue, lorsqu’il s’inscrit dans le respect et l’écoute, peut parfois faire émerger un nouvel équilibre. J’ai foi en ces chemins de réconciliation, même fragiles. J’ai aussi appris à reconnaître que certaines relations ne sont pas faites pour durer, et qu’il est possible de construire des familles choisies, des réseaux affectifs où l’on se sent respecté·e, vu·e, entendu·e.

Alors la question se pose : comment créer une culture où l’on n’est pas tenu·e de maintenir des liens au prix de sa santé mentale ? Où l’on peut dire non sans culpabiliser, où l’on peut rester sans se nier, partir sans trahir ? Peut-être cela commence-t-il par reconnaître que le lien familial n’est pas un absolu, mais un espace à co-construire. Qu’il est temps d’apprendre à distinguer ce qui relie de ce qui enferme.

En repensant à tout ce que cet article m’a permis d’explorer, je retiens surtout ceci : s’éloigner de sa famille n’est pas un aveu d’échec, mais un geste de lucidité. C’est se donner la possibilité d’exister en dehors des rôles prescrits. C’est reconnaître que le respect de soi peut, dans certains cas, passer avant la préservation d’un lien. Et c’est aussi créer de l’espace pour, peut-être un jour, renouer autrement. Si vous vous êtes reconnu·e dans ce texte, je vous invite à partager ce que vous avez traversé. Car c’est ensemble, dans la parole et l’écoute, que nous faisons tomber les tabous.


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