Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Quand Le Monde Dort Encore

Ce Que L’Aube Révèle Quand On Sait L’Écouter

Il y a des matins où je me réveille avant l’alarme, comme si quelque chose en moi connaissait l’heure exacte du silence. Pas celui feint des bibliothèques ou des nuits urbaines, mais un silence plein, dense, un silence avant le monde. Ce matin-là, la lumière filtrait à peine par les persiennes entrouvertes. L’air était doux, presque frais, et la maison entière retenait son souffle. J’ai marché pieds nus vers la cuisine, sans allumer la lumière. Une bouilloire, un carnet, une tasse entre les mains. Et rien d’autre qu’un instant à habiter. Il y a longtemps que je savoure ces débuts de journée, ces interstices entre la nuit et l’agitation. C’est dans ce battement suspendu que je me retrouve le plus intensément.

Je crois que si ces heures matinales me touchent autant, c’est qu’elles parlent à quelque chose de plus profond que l’habitude. Une envie de lenteur, un besoin de présence, ce désir si fort de se tenir au plus près de soi, sans fard. Et je sais ne pas être seule. Beaucoup me disent leur amour de l’aube, ce moment presque secret où tout semble encore possible. Ce n’est pas un hasard. La science elle-même commence à mieux comprendre ce lien entre nos rythmes intérieurs et ces plages silencieuses que nous laissons trop souvent filer.

Nos rythmes circadiens, ces cycles biologiques de 24 heures, jouent un rôle fondamental dans notre vigilance, notre humeur, notre créativité. Une étude publiée dans Trends in Cognitive Sciences (2019) montre que l’horloge biologique influence profondément nos capacités cognitives, et que ces dernières sont particulièrement réceptives dans les premières heures après le réveil. La lumière naturelle, elle, agit comme un régulateur majeur. S’exposer à la lumière du jour au lever améliore non seulement notre sommeil futur mais aussi notre clarté mentale dans l’instant. Et pourtant, nos horaires modernes écrasent ce potentiel. Pressés, programmés, nous reléguons ces moments précieux au second plan, au profit d’une productivité toujours plus urgente.

Il y a quelque chose à retrouver là. Pas dans un fantasme d’efficacité à l’aube, mais dans la possibilité d’une reconquête intime. Pour moi, ces heures sont devenues un refuge. Je me réveille sans forcer, attirée presque magnétiquement vers ce silence du monde encore endormi. J’écris souvent à cette heure, sans attente de résultat. Juste pour me délier les pensées. Je lis parfois à voix basse, comme pour me parler à moi-même. D’autres jours, je regarde la lumière changer sur le mur du salon, un thé chaud entre les paumes. Ce sont des gestes simples, et pourtant, ils donnent le ton du jour. Ils apaisent, recentrent, donnent de l’élan.

Ce que je ressens alors, c’est une forme de joie tranquille. Une concentration naturelle, une disposition créative fluide. Ce n’est pas tant que je produis mieux, c’est que je me sens mieux. Plus alignée, plus vaste intérieurement. Et je le vois aussi chez d’autres : chez celle·ux qui marchent tôt dans la rosée, qui méditent doucement au bord du lit, qui regardent le ciel rosir sans chercher à le prendre en photo. C’est un moment de lien, d’ouverture, d’écoute.

Mais je ne veux pas gommer les tensions que cela implique. Dans une société où tout pousse à optimiser, même le matin devient parfois injonction. Se lever tôt, méditer, lire, courir, faire ses affirmations… Cela peut vite devenir une autre case à cocher. Il est essentiel de se demander : est-ce que je choisis ce moment ou est-ce qu’on me l’impose ? Est-ce que je l’habite ou est-ce que je le performe ? Repenser l’aube, c’est refuser qu’elle soit un énième outil d’amélioration de soi. C’est lui redonner son pouvoir d’accueil, de flottement, de gratuité.

Alors, je propose quelques gestes, modestes et accessibles, pour celleux qui aimeraient renouer avec ces matins : ouvrir la fenêtre dès le réveil et respirer quelques minutes sans rien faire d’autre. S’asseoir avec une boisson chaude, sans téléphone, juste avec soi. Écrire quelques lignes sans objectif, pour se vider ou se remplir. Laisser venir les pensées sans chercher à les ordonner. Et surtout, ne pas croire qu’il faut être matinal·e pour vivre cela. L’aube intérieure ne dépend pas de l’heure qu’il est, mais de l’espace qu’on s’offre.

Ce que je retiens, c’est que ces instants changent la texture de mes journées. Ils ne sont pas productifs au sens habituel du terme, mais ils me rendent plus vivante. Ils me reconnectent à quelque chose de plus vaste que les tâches, les listes, les rôles. Ils me rappellent que je suis là, que j’existe, que je ressens. Et c’est déjà beaucoup. Peut-être est-ce cela, finalement, l’enjeu : habiter nos matins – ou tout autre moment silencieux – non pour en faire quelque chose, mais pour s’y retrouver.

Ce matin encore, j’ai laissé la lumière m’effleurer le visage avant d’ouvrir les yeux. J’ai écouté la respiration calme de la maison, les premiers bruits du dehors. Je me suis levée doucement, comme on entre dans un paysage. Et j’ai pensé à celleux qui, peut-être, redécouvrent aussi la richesse d’un monde qui ne demande rien. Juste qu’on soit là.


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