Quand La Montagne Devient Le Théâtre D’un Amour Retrouvé
Il y a des matins où le silence pèse comme une promesse. Ce jour-là, les aiguilles rocheuses de Ghisoni découpaient le ciel comme un poème inachevé. Je me suis élancée sur le sentier du « trail de l’Oriente » avec dans les jambes une faim de liberté et dans le cœur un désir flou, celui qu’on traîne sans le nommer. L’air sentait l’herba-barona, et l’effort à venir, et chaque pas me rappelait que je courais moins pour gagner que pour m’alléger.
Le soleil jouait déjà au funambule entre les pins larici, et mes pensées vagabondaient au rythme de ma respiration haletante. La montagne n’est jamais neutre : elle vous regarde, vous jauge, vous juge parfois. Elle vous oblige à être vrai·e. C’est dans cette vérité-là que je l’ai vue. Une silhouette familière au détour d’un ravito, une voix que mon corps avait oubliée mais que mon ventre reconnaissait.
« Tu n’as pas changé », a-t-elle murmuré. Elle. Mon amie d’enfance, niçoise, de surcroit. Celle que j’avais laissée derrière moi comme un carnet à spirale, un secret d’ado, un rire coincé dans un grenier. Elle portait le même regard clair, un peu moqueur, et des baskets pleines de poussière. Nous avons ri, un peu essoufflées, beaucoup étonnées. Puis, comme si les années n’étaient que des virages de sentier, nous avons continué ensemble.
Chaque montée est devenue confidence. Chaque descente, un silence complice. Il y avait dans nos pas partagés une sorte de résurrection douce. Le souffle court mais l’âme pleine. L’amour, parfois, ne fait pas de bruit. Il se glisse dans une main tendue pour franchir un rocher, dans un regard échangé en haut d’un col. Il se niche dans la simplicité retrouvée.
Ce n’était pas spectaculaire, non. C’était vrai. Comme la montagne. Comme le sel sur nos joues et les sourires un peu fous à chaque ravin franchi. J’ai senti, pour la première fois depuis longtemps, que je n’avais plus besoin de me protéger. Que l’effort partagé était un langage. Et que ce langage, nous le parlions couramment.
« On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va », écrivait Jean Giono. Ce jour-là, j’ai compris cette phrase de l’intérieur. J’ai vu dans ses yeux l’écho de mes propres incertitudes. Et j’ai su que ce que je cherchais n’était pas un sommet, mais une présence.
Depuis, je repense souvent à cette journée. Non pas pour la performance – même si les 2000 mètres de dénivelé ne s’oublient pas –, mais pour cette leçon intime : parfois, en courant vers soi, on croise celleux qu’on pensait avoir perdu·e·s. Et c’est là, dans le souffle partagé, que renaît l’amour, l’espoir.
Alors si vous aussi, un jour, vous vous retrouvez sur un sentier à suivre votre souffle comme une étoile filante, ne fuyez pas les silences ni les souvenirs. Ils ont parfois le goût du spuntinu partagé à l’arrivée… et du cœur qui recommence à battre.
PS : Elle est mariée, heureuse en amour et je suis heureuse pour elle. Ce fut une belle rencontre…








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