Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Le Langage Jeune, Entre Révolte Et Tendresse Des Mots

Le Langage Jeune, Entre Révolte Et Tendresse Des Mots

Plongée poétique et espiègle dans les répertoires vivants de la jeunesse

Il y a des jours où, assise à la terrasse d’un café, je me surprends à tendre l’oreille, happée par une conversation qui passe comme une comète. Les voix sont jeunes, les mots fusent, bondissent, se retournent comme des cabrioles. Je comprends presque tout, mais pas tout à fait, et c’est justement là que réside la magie : ce léger voile d’incompréhension qui rend la langue à la fois familière et mystérieuse. Je me demande alors si ce fameux « langage jeune » existe vraiment ou s’il n’est qu’un mirage que l’on aime raconter.

Pour moi, la jeunesse n’est pas une tranche d’âge figée, mais une façon de se tenir dans le monde. C’est ce moment où l’on invente ses propres règles, y compris pour parler. Les chercheurs et chercheuses définissent souvent la jeunesse par des critères biologiques, sociaux ou culturels, mais sur le terrain, elle ressemble davantage à un carrefour où se croisent mille passants. Là, les mots se bousculent, s’échangent, se déforment, comme des passagers pressés qui changent de train au dernier instant.

Dans ce carrefour foisonnant, le parler jeune se pare de couleurs multiples : verlan qui retourne les syllabes comme on retourne un gant, apocopes qui coupent les mots pour les rendre plus nerveux, emprunts à l’anglais ou à l’arabe qui enrichissent la palette. Certains de ces mots naissent pour briller le temps d’un été, d’autres s’installent, s’assagissent et finissent par intégrer la grande maison du français courant. J’aime penser que chaque mot nouveau est une bulle de savon : légère, fragile, mais capable de refléter l’arc-en-ciel si on la regarde bien.

Les quartiers urbains et les espaces multiculturels sont comme des cuisines ouvertes où se mêlent parfums, sons et histoires. Les mots voyagent d’une langue à l’autre, se parent d’accents différents, puis se fixent ou repartent. J’ai encore en mémoire ce jour où un mot entendu dans une rue de Belleville a fini par traverser tout Paris avant d’atterrir dans la bouche de ma voisine octogénaire. La diversité linguistique est pour moi une richesse inestimable : elle raconte nos origines, nos échanges et notre capacité à créer ensemble.

Il n’existe pas un seul langage jeune, mais des parlers jeunes. Des répertoires entiers qui changent selon la personne, le moment, le contexte. Comme des caméléons linguistiques, nous adaptons notre voix, notre vocabulaire, nos intonations à celles et ceux qui nous écoutent. Cette capacité d’adaptation est une force silencieuse : elle nous permet de naviguer entre les mondes.

Pourtant, les médias aiment enfermer ce parler dans des clichés, le figer dans une image souvent caricaturale. On en oublie que derrière chaque mot se cache une histoire, une intention, parfois une caresse, parfois un défi. J’aime la phrase d’Albert Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde ». Mal nommer un langage, c’est peut-être lui enlever la beauté de ses nuances.

Certains mots s’envolent avec l’âge, d’autres s’accrochent aux murs de notre mémoire collective. Je garde précieusement ceux qui ont bercé mes années d’adolescence, ceux qui me font sourire encore aujourd’hui, même si leur éclat a pâli. Ce sont les témoins de nos époques, des petits cailloux laissés sur le chemin pour ne pas oublier d’où l’on vient.

Alors, la prochaine fois que j’entendrai un mot qui m’échappe, je choisirai de ne pas froncer les sourcils, mais d’écouter. D’accueillir l’inconnu comme une chanson nouvelle qu’on apprend à fredonner. Car au fond, le langage jeune n’est peut-être rien d’autre qu’une main tendue vers le futur, ornée d’expressions qui nous invitent à avancer ensemble.

Références :

– Lamizet, Bernard. Y a-t-il un « parler jeune » ? Cahiers de sociolinguistique, 2004.

– Boyer, Henri. Nouveau français, parler jeune ou langue des cités ? Langue Française, n°114, 1997.

– Lefkowitz, Natalie. Talking Backwards, Looking Forwards : The French Language Game Verlan, 1991.


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