Et Si Ce N’Était Pas Un Bug Du Système ?
Pourquoi Ne Pas Avoir D’Enfant N’Est Ni Un Échec, Ni Une Anomalie, Mais Un Chemin Comme Un Autre
Je me suis un jour demandé si j’étais une pièce défectueuse dans un puzzle sociétal bien huilé. Il faut dire que quand on approche la quarantaine sans avoir pondu de progéniture ni même manifesté le moindre enthousiasme pour les poussettes dernier cri, on commence à attirer les regards… disons, légèrement embués de consternation. « Tu ne veux pas d’enfant ? », me demande-t-on, avec le ton qu’on emploie habituellement pour quelqu’un·e qui dit « je n’aime pas les chiens ». Ou pire, « je suis végétarien·ne et je ne bois pas de vin ».
J’ai donc décidé d’explorer ce statut étrange de femme adulte sans enfant. Non pas par accident, non pas par malchance, mais par choix. Un vrai, pas celui d’une ado rebelle qui finirait par « changer d’avis ». Non, un choix réfléchi, assumé, stable. Et autant vous dire que dans une société où la parentalité est encore le Graal de l’existence, cela suscite des regards allant de la compassion gênée à la suspicion rampante. « Tu vas le regretter », dit-on. Merci pour le spoiler de mon avenir, c’est sympa.
Mais pourquoi ce choix dérange-t-il tant ? Parce qu’il sort du script. Le scénario classique prévoit une rencontre, un couple, une descendance, puis la voiture familiale. C’est confortable, identifiable, rassurant. Ne pas enfanter, c’est quelque part défier la narration. Et la narration n’aime pas qu’on improvise. En France, d’ailleurs, les données montrent que seulement 5 à 6 % des femmes sont sans enfant par choix, même si ce chiffre tend à grimper. Mais ce qui monte encore plus vite, c’est l’étonnement généralisé autour de cette décision.
Il faut dire que ce choix se heurte à un mur de stéréotypes bétonnés : « égoïste », « immature », « carriériste », voire « femme froide » (celle-là, je l’adore). Pourtant, la réalité est souvent plus subtile. J’ai vu autour de moi des femmes incroyables, libres, tendres, engagées, sans enfants, et loin d’être des robots dénuées d’émotion. Et j’en ai vu d’autres, mamans, fatiguées, surchargées, parfois même prises au piège d’un idéal qu’elles n’avaient jamais vraiment interrogé.
Ce qui me frappe le plus, c’est à quel point le regard des autres est parfois plus pesant que le poids du choix lui-même. Entre les parents qui vous « comprennent, mais bon », les collègues qui vous laissent le vendredi soir parce que « toi, t’as pas de marmots à gérer », et les ami·e·s qui glissent un « tu ne peux pas comprendre, tu n’as pas d’enfant », il faut un certain sens de l’humour pour ne pas perdre l’équilibre. Ou la patience.
J’ai découvert avec le temps que mon accomplissement ne passait pas par la transmission biologique. Il passe par ce que je crée, ce que je partage, ce que j’apprends. Il passe par mes engagements, mes relations, mon indépendance. Et surtout, par la liberté de définir ma propre trajectoire, même si elle dévie de la voie express des normes sociales. Comme l’écrivait Françoise Héritier : « Il n’y a pas de hiérarchie des vies réussies ».
Ce choix m’a aussi permis de mieux comprendre les personnes childless, celles qui n’ont pas eu d’enfant malgré leur désir. Je n’ose jamais comparer nos vécus, car la douleur de l’absence non choisie n’est pas la même. Mais je constate que, dans les deux cas, il y a un travail d’identité, une réinvention nécessaire dans une société qui célèbre encore trop souvent l’adulte-parent comme modèle exclusif de maturité.
Alors non, je ne suis pas une enfant éternelle. Je paie mes impôts, je trie mes déchets, je suis parfois même l’ami·e de garde en cas de galère. Simplement, mon « je t’aime » ne s’exprime pas en berçant un bébé. Il s’exprime autrement, et c’est aussi valable. J’espère que demain, on pourra s’aimer sans avoir à se justifier de ne pas se multiplier.








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