Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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La Fragilité Émotionnelle Des Mouvements De Gauche

La Fragilité Émotionnelle Des Mouvements De Gauche

Vers Une Politique De L’Imparfait

Chaque fois que j’observe les débats au sein des mouvements de gauche, je suis saisie par une intensité particulière : un mélange de passion, de vulnérabilité et parfois d’intransigeance qui, loin de renforcer l’action collective, semble la fragiliser. Cette tension permanente m’interpelle, car elle dit quelque chose de notre époque : une soif d’idéal qui se heurte sans cesse aux imperfections humaines. J’ai choisi d’explorer ce paradoxe en suivant une idée simple mais féconde : assumer l’imperfection, non comme un renoncement, mais comme une voie vers une politique plus humaine et plus durable.

Je vois combien la quête de pureté idéologique habite les milieux progressistes. L’exigence de cohérence est en soi légitime ; pourtant, elle devient parfois une arme de division. Combien de collectifs se sont fracturés parce qu’un mot jugé maladroit, une position perçue comme tiède ou une incohérence personnelle ont suffi à ébranler la confiance ? Cette vision absolutiste de l’intégrité laisse peu de place à la nuance et transforme les désaccords en fractures. Comme le rappelait Hannah Arendt, « le pluralisme est la condition de la liberté humaine » : sans lui, aucune action collective ne peut survivre.

Les réseaux sociaux jouent ici un rôle central. Ils donnent une puissance inédite à l’organisation militante, mais ils transforment aussi chaque débat interne en spectacle public. J’ai moi-même ressenti combien un échange virtuel peut dériver en un torrent émotionnel, disproportionné par rapport à l’objet initial. Le poids des regards numériques alimente la peur de mal dire et le réflexe de dénoncer. Or, si nous voulons construire des alliances solides, il nous faut apprendre à utiliser ces outils comme des relais de solidarité plutôt que comme des chambres d’écho de nos divisions.

Je crois pourtant que la fragilité émotionnelle, si souvent décriée, recèle une force cachée. Les émotions ne sont pas un obstacle au militantisme ; elles en sont l’âme. L’indignation face à l’injustice, la joie des victoires partagées, la compassion pour celles et ceux qui souffrent : tout cela nourrit un engagement qui ne peut être réduit à une stratégie rationnelle. Mais cette énergie affective doit être accueillie, accompagnée, transformée en cohésion plutôt qu’en épuisement. Le défi n’est pas de bannir les émotions, mais de leur donner une forme politique.

Cela implique aussi de reconnaître les limites humaines. Trop de militant·e·s s’épuisent dans une course effrénée à l’engagement total, au prix de leur santé et de leur équilibre. Le burn-out militant n’est pas une fatalité ; c’est le symptôme d’une organisation qui oublie de prendre soin de ses membres. J’entends de plus en plus d’appels à réintroduire des temps de repos, à instaurer des espaces de médiation, à accepter l’inachèvement comme partie intégrante du chemin. Une politique du soin collectif est, selon moi, une condition de survie pour les luttes progressistes.

C’est pourquoi je défends l’idée d’une « politique de l’imparfait ». Elle consiste à privilégier le processus plutôt que l’idéal figé, à valoriser le lien plutôt que la pureté, à accueillir les contradictions comme une richesse plutôt qu’une menace. Dans nos vies comme dans nos engagements, l’imperfection n’est pas un défaut mais un moteur : elle nous rappelle que la transformation sociale ne se décrète pas, elle se construit pas à pas, dans la confrontation des points de vue et l’acceptation de nos vulnérabilités.

Si je devais résumer ma réflexion, je dirais qu’il nous appartient d’apprivoiser cette fragilité au lieu de la redouter. Les tensions internes, l’impact des réseaux, la tentation de la pureté et le risque d’épuisement composent une réalité exigeante, mais pas insurmontable. En accueillant la complexité humaine, nous pourrions inventer une autre manière de militer, plus inclusive, plus nuancée et peut-être plus efficace. J’aimerais inviter chacun·e à partager ses expériences : comment trouvez-vous, dans vos engagements, l’équilibre entre exigence et humanité ?

Références

– Le Monde, « Être salarié et militant : un dédoublement source de souffrance au travail », 2024.

– La Vie des idées, « Les pathologies du militantisme », 2023.

– Les Impactrices, « Burn-out militant », 2022.

– Socialter, « Burn-out militant : enquête sur un phénomène tabou », 2023.

– OpenEdition Journals, « Les émotions dans le militantisme », 2018.


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