Repenser Nos Horizons Économiques
Comprendre Comment Un Monde Aux Ressources Limitées Redéfinit Nos Choix Collectifs
Je me souviens du moment où j’ai entendu parler pour la première fois du « capitalisme de la finitude ». Ce n’était pas seulement un concept abstrait, mais une manière de décrire cette sensation diffuse qui habite notre époque : celle d’un monde où tout semble compté, limité, surveillé. En lisant Arnaud Orain, je me suis interrogé·e : et si nous avions longtemps cru vivre dans l’abondance alors que le capitalisme préparait déjà son retour aux logiques de rareté et de capture ?
Aujourd’hui, je vois partout cette tension. Les grands câbles sous-marins nationalisés, les routes maritimes sécurisées, les gisements profonds revendiqués… Ce qui semblait jadis lointain devient tangible : la « maîtrise des fonds marins » et la sécurisation des infrastructures ne sont plus des enjeux d’exploration, mais des politiques stratégiques. Cela me renvoie aux compagnies à monopole du XVIIIe siècle : elles contrôlaient les épices, les routes et, déjà, la richesse. Avons-nous vraiment changé ?
En même temps, une autre prise de conscience se dessine : celle de la finitude écologique. Nous parlons de neutralité carbone, de planification énergétique, de sobriété. Cela bouscule notre imaginaire : il ne s’agit plus seulement de produire davantage, mais de choisir où et comment nous utilisons ce qui reste. J’y vois une possibilité : si nous assumons ces limites, nous pouvons les transformer en levier d’équité et de résilience. Mais si nous les subissons dans le silence et la peur, elles deviendront prétextes à la coercition et aux monopoles.
Orain rappelle que l’histoire économique n’est pas linéaire. Elle alterne entre des moments d’ouverture libérale, où le marché promet l’abondance et la circulation, et des moments de verrouillage, où la puissance se concentre et s’arme. Nous sommes, je crois, dans l’un de ces moments. Les alliances dans l’Indo-Pacifique, les stratégies industrielles défensives, les relocalisations autoritaires… Tout cela dessine une économie de « somme nulle ». Mais doit-on l’accepter comme une fatalité ?
Ce qui me préoccupe le plus, c’est la manière dont ces transformations s’accompagnent d’une perte de savoirs démocratiques. Nous avons laissé s’installer des logiques verticales : décisions technocratiques, délibérations accélérées, voix citoyennes marginalisées. Hartmut Rosa parle de « résonance » : cette capacité à être en lien avec le monde et à le transformer sans le broyer. Peut-être que la véritable révolution serait de retrouver cette résonance collective.
Il existe pourtant des alternatives, et elles ne sont pas marginales. Les communs, l’économie circulaire, les coopératives énergétiques, les plans de transformation écologique et les initiatives citoyennes esquissent une autre manière de gérer la rareté : non pas par l’accaparement, mais par le partage, la sobriété choisie et la coopération. Comme l’écrivait le pape François : « Les ressources de la Terre ne sont pas infinies, et leur gestion n’est pas seulement une question technique, mais une question morale ».
J’ai la conviction que notre génération, et celles qui suivent, ont le pouvoir de sortir de cette logique de rente et de coercition. Il ne s’agit pas de revenir à une utopie libérale naïve, mais d’inventer une forme de capitalisme ou de post-capitalisme qui redonne place aux communs, aux liens et aux arbitrages démocratiques. Ce n’est pas seulement une question d’économie, c’est une question de projet de société. Et dans ce monde fini, c’est peut-être notre seule vraie abondance : celle de notre imagination collective.
Références
– Arnaud Orain, Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (Flammarion, 2025)
– Le Monde, 17 mars 2025, entretien avec Arnaud Orain
– Le Grand Continent, 20 et 25 mars 2025, analyses sur le capitalisme de la finitude
– Ministère des Armées, Maîtrise des fonds marins (2024)
– Pape François, Laudate Deum (4 octobre 2023)







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