Quand L’Histoire, Les Arts Et La Société Révèlent Une Violence Trop Souvent Invisibilisée
J’ai souvent cette impression troublante : les violences qui se répètent, siècle après siècle, finissent par se fondre dans le décor de nos vies. Les féminicides ne sont pas seulement des drames isolés, mais les symptômes d’une mémoire collective où la mise à mort des femmes est devenue un récit familier. Je me pose donc cette question : « la culture du féminicide existe-t-elle ? »
Nommer, c’est déjà dévoiler. Le mot « féminicide » n’existe pas pleinement dans le droit français. Il est largement utilisé par les médias, les associations, les collectifs citoyens, mais demeure absent du Code pénal. Ce décalage n’est pas neutre. Il traduit une hésitation à reconnaître que ces meurtres ne sont pas de simples homicides, mais l’expression d’un système qui place les femmes dans une position de vulnérabilité structurelle. Derrière ce mot, il y a une exigence : ne plus laisser dans l’ombre ce que nos sociétés ont trop longtemps dissimulé sous le terme trompeur de « drame passionnel ».
Quand je relis les histoires qui ont nourri nos imaginaires, je vois apparaître les traces de cette culture. Médée, Barbe-Bleue, Carmen… autant de récits où la violence masculine se déploie comme un destin, une fatalité. Dans les contes, les opéras, les mythes bibliques, la mort des femmes est non seulement tolérée, mais souvent sublimée, presque esthétisée. Aujourd’hui encore, les séries et documentaires en streaming reprennent ce motif : le meurtre conjugal raconté comme intrigue, comme frisson, comme matière à suspense. Cela pose une question dérangeante : quand la mort des femmes devient spectacle, contribue-t-elle à renforcer la légitimation de la violence ?
Les chiffres ne mentent pas. En France, plus de 270 000 femmes ont déclaré en 2023 avoir subi des violences conjugales. Et en 2024, l’Inter Orga Féminicides (IOF), qui regroupe plusieurs associations engagées contre les violences sexistes et sexuelles – parmi lesquelles le collectif féministe NousToutes – a recensé 137 féminicides. Ce sont des données, mais derrière ces nombres il y a des visages, des enfants, des proches, des vies bouleversées. Ces chiffres ne sont pas abstraits, ils révèlent une persistance inquiétante. Je ne peux pas m’empêcher de penser que si ces chiffres concernaient une autre catégorie de population, la mobilisation serait immédiate et unanime. Pourquoi acceptons-nous encore que les violences envers les femmes se perpétuent ainsi ?
Bien sûr, des avancées existent. Depuis quelques années, de nouvelles lois permettent d’éloigner les agresseurs, de protéger les victimes, de lever le secret médical en cas de danger imminent. Dans les hôpitaux, les professionnel·le·s de santé sont désormais formé·e·s à repérer les signes, à accompagner, à alerter. Pourtant, les témoignages rappellent que les plaintes sont parfois ignorées, que les signaux d’alerte n’aboutissent pas, que les protections arrivent trop tard. Ces limites me frappent, car elles montrent que la réponse institutionnelle, aussi nécessaire soit-elle, reste insuffisante si elle ne s’accompagne pas d’une transformation culturelle profonde.
Cette transformation culturelle passe par le regard. Quand une blague sexiste ne choque plus, quand une chanson romantise la jalousie meurtrière, quand un média titre encore sur « un drame conjugal », il participe à l’ancrage de la tolérance sociale. Je crois que c’est dans ces interstices du quotidien que se niche ce que j’appelle une « culture du féminicide ». Non pas une volonté consciente de légitimer ces crimes, mais une accumulation de tolérances, de banalités, de silences, qui forment un socle invisible et pourtant puissant.
Je me souviens de conversations où j’ai entendu des phrases comme « elle aurait dû partir » ou « ce sont des histoires privées ». Ces mots m’ont glacée. Ils déplacent la responsabilité de l’agresseur vers la victime, et participent, même involontairement, à la légitimation de la violence. C’est là que je ressens le plus la nécessité d’un changement de perspective : voir dans ces crimes non pas un « échec » individuel, mais l’aboutissement d’une chaîne collective d’indifférence.
Alors, que faire ? J’ai la conviction que chacun·e de nous peut agir à son niveau. Cela commence par l’écoute, sans jugement. Par le refus des stéréotypes dans nos discussions, dans nos choix culturels, dans l’éducation que nous transmettons aux enfants. Par le partage des ressources utiles et par le soutien aux personnes en danger. Ces gestes paraissent modestes, mais ils participent à briser le silence et à transformer le climat social dans lequel les violences prennent racine.
Simone de Beauvoir écrivait : « Le malheur des uns est lié à l’aveuglement des autres ». Cette phrase résonne pour moi comme une invitation à ne plus fermer les yeux. Reconnaître l’existence d’une culture du féminicide, c’est refuser de la normaliser. C’est aussi rappeler que nous avons le pouvoir collectif de la déconstruire.
Aujourd’hui, je crois que rester vigilant·e, solidaire, attentif·ve à nos mots et à nos représentations, c’est déjà un acte de résistance. Car la culture du féminicide existe, c’est à nous de la transformer, pour que demain elle n’ait plus sa place dans nos récits, ni dans nos vies.








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