Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Féminisme Et Lutte Des Classes

Féminisme Et Lutte Des Classes

Repenser Les Alliances Face Aux Récupérations Du Capital

Pour Une Solidarité Qui Ne Laisse Personne De Côté

Je crois profondément que le féminisme ne peut être réduit à une simple quête individuelle d’ascension sociale. Dans mon quotidien, je vois bien que les chiffres ne mentent pas : en 2023, le revenu salarial moyen des femmes était encore inférieur de plus de 22 % à celui des hommes. Ces écarts traduisent une réalité qui dépasse les parcours individuels. Ils montrent que nos luttes doivent rester ancrées dans la justice sociale et la solidarité, et qu’elles ne sauraient se limiter à quelques trajectoires de réussite.

En relisant Christine Delphy, j’ai compris que le patriarcat ne pouvait pas être pensé comme une oppression secondaire. Il s’agit d’un système d’exploitation qui s’imbrique dans le capitalisme et qui s’en nourrit. Le travail domestique, invisible et gratuit, en est l’illustration la plus frappante. Ce que nous appelons aujourd’hui la « charge mentale » n’est pas seulement une fatigue personnelle : c’est une appropriation collective des forces de travail féminines au service du marché et de la reproduction sociale. Nancy Fraser l’a exprimé avec une grande lucidité : « Ce qui avait commencé comme une critique radicale du capitalisme a fini par devenir un outil de sa légitimation » (Fraser, 2013).

Pourtant, je ne peux ignorer la montée des discours masculinistes et réactionnaires qui présentent le féminisme comme un privilège réservé aux élites. Ces voix prétendent que l’entrée massive des femmes sur le marché du travail aurait précarisé les hommes issus des classes populaires. Ce discours, souvent relayé dans l’espace médiatique, cherche à opposer des personnes qui partagent en réalité la même fragilité face au capitalisme. J’y vois une stratégie classique de division : détourner l’attention des véritables responsables des inégalités structurelles pour nous dresser les un·e·s contre les autres.

Je m’inquiète aussi de la manière dont certaines formes de féminisme ont été récupérées par le néolibéralisme. On nous parle d’« empowerment » à travers la réussite entrepreneuriale ou le leadership féminin. Mais que change la présence de quelques dirigeantes si des millions de femmes continuent à travailler à temps partiel, dans la santé, le nettoyage, l’éducation ou le commerce ? L’image de la femme cadre, brandie comme une victoire collective, masque en réalité l’absence de transformation profonde du système. Cette logique entretient l’illusion que l’égalité se joue dans la compétition individuelle, et non dans la redistribution collective.

C’est pourquoi je reste convaincue que les luttes féministes doivent se reconstruire dans une alliance solide avec les combats sociaux et syndicaux. L’histoire de la coordination des infirmières de 1988 me revient souvent en mémoire : elles ont montré que les luttes professionnelles et les luttes féministes pouvaient converger, même si cette convergence n’était pas toujours reconnue. Aujourd’hui encore, ces mobilisations nous rappellent que nous ne pouvons pas penser l’égalité sans revaloriser les métiers féminisés, sans défendre les services publics et sans repenser la répartition du temps de travail.

Je crois que l’avenir du féminisme en France repose sur cette capacité à refuser les illusions du capitalisme inclusif pour construire un horizon véritablement émancipateur. Cela signifie revendiquer la transparence salariale, défendre la réduction du temps de travail, et réclamer un investissement massif dans les services publics de soin, d’éducation et de protection sociale. Cela signifie aussi pratiquer un féminisme intersectionnel, qui reconnaît que les oppressions de genre, de classe et de race se renforcent mutuellement.

Si nous voulons que le féminisme demeure une force de transformation et non un simple outil de communication, nous devons retrouver le sens de l’alliance. Non pas une alliance abstraite, mais une solidarité concrète, dans les entreprises, les quartiers, les syndicats, et dans toutes les sphères où se jouent nos vies. C’est seulement ainsi que nous pourrons donner corps à cette promesse qui m’anime depuis toujours : construire une société plus juste, où la liberté et l’égalité ne sont pas réservées à quelques-unes, mais partagées par toutes et tous.

Références utilisées

– INSEE, Femmes et hommes – Écarts de salaires et revenus salariaux, publication du 4 mars 2025 (données 2023).

– Christine Delphy, L’ennemi principal, réédition 2009.

– Nancy Fraser, Fortunes of Feminism, 2013.

– Mona Chollet, Sorcières, 2018.

– Dossier Féminisme et lutte des classes, La Vie des Idées / LVSL, 2025.


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