Une Annulation Qui Révèle Les Contradictions Entre Santé Publique Et Intérêts Partisans
Le 16 septembre dernier, j’ai appris avec stupeur que la participation de l’association Corse Stratégie Santé Sexuelle (C3S) à une action de prévention devant le lycée Fred-Scamaroni de Bastia avait été annulée à la dernière minute. Cette décision, motivée officiellement par un risque de troubles à l’ordre public, fait écho à un climat de tension grandissant autour de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Je ne peux m’empêcher d’y voir un renoncement grave à l’essentiel : le droit des élèves à être informé·e·s, protégé·e·s et accompagné·e·s.
Le programme EVARS, mis en place par l’Éducation nationale à la rentrée 2025, n’est pas un luxe mais une nécessité. Les études de santé publique sont unanimes : une éducation structurée et adaptée sur la sexualité réduit les infections sexuellement transmissibles, les violences, et contribue à l’égalité entre les genres. Refuser cette prévention au nom d’une agitation passagère, c’est sacrifier le bien-être de toute une génération d’adolescent·e·s sur l’autel de la polémique.
Ce qui s’est produit à Bastia n’est pas anodin. Quelques messages diffusés sur les réseaux sociaux ont suffi pour transformer une action locale de santé publique en controverse politique. En première ligne, le mouvement Mossa Palatina et son représentant Nicolas Battini, qui se sont empressés d’instrumentaliser l’événement. Derrière leur discours de façade se cache une volonté évidente : gagner en visibilité en vue des municipales, quitte à brandir des valeurs patriarcales pour rallier à eux une partie de l’opinion. Cette stratégie me semble d’autant plus préoccupante qu’elle détourne l’attention du véritable enjeu : la santé et la protection des élèves.
Je mesure bien que la Corse, comme d’autres territoires, est traversée par des sensibilités locales, des traditions et des convictions diverses. Mais je refuse l’idée que ces sensibilités puissent servir de prétexte pour empêcher la mise en œuvre d’un droit fondamental. Victor Hugo écrivait : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison ». De la même manière, ouvrir un espace de prévention, c’est réduire les souffrances et les violences. Fermer cet espace sous pression militante, c’est trahir une mission éducative et sociale.
Cette affaire illustre un paradoxe. L’État a fixé un cadre clair à travers EVARS, mais la mise en œuvre reste fragile face à la peur du conflit et aux menaces de mobilisation. Les chefs d’établissement, souvent laissés seuls face aux pressions, choisissent la prudence. Pourtant, la prudence ne devrait pas se traduire par un renoncement. Je crois qu’il faut instaurer des protocoles plus transparents : informer les parents en amont, garantir des critères d’agrément solides pour les associations, prévoir des médiations locales en cas de contestation. Ces garde-fous permettraient d’éviter que la désinformation ou la récupération politique ne prennent en otage les élèves.
L’annulation de Bastia révèle en creux notre responsabilité collective. Si nous cédons à chaque fois qu’une minorité agite les réseaux sociaux, nous abandonnons le terrain de l’éducation à celles et ceux qui ne cherchent pas à protéger, mais à imposer une vision idéologique. La santé, la liberté et l’avenir des jeunes Corses méritent mieux qu’un compromis au rabais.
Références
– Corse Net Infos, « Bastia : tensions et annulation de l’action de prévention devant le lycée Scamaroni », 17 septembre 2025.
– Corse Net Infos, « Annulation : le rectorat précise sa position », 18 septembre 2025.
– Bulletin officiel de l’Éducation nationale, arrêté portant création du programme EVARS, 3 février 2025.
– Santé publique France, dossier « Éducation à la sexualité et santé publique », janvier 2024.








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