Les petits billets de Letizia

Un blog pour donner à réfléchir, pas pour influencer… #SalesConnes #NousToutes


Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

, , , ,

La Croix De Quasquara Et Le Poids De La Laïcité

La Croix De Quasquara Et Le Poids De La Laïcité

Quand Le Symbole Devient Épreuve De La Raison

Une Voix Pour La Liberté De Conscience

Je me souviens du jour où j’ai vu, à la une des journaux, la décision du tribunal administratif de Bastia ordonnant le retrait de la croix de Quasquara. Certain·e·s y ont vu un scandale, d’autres une trahison de l’âme corse. Moi, j’y ai vu la confirmation d’un principe : la République n’a pas d’âme religieuse, et c’est précisément ce qui la rend juste. Dans une époque où la confusion entre croyance et culture devient la norme, il me semble vital de rappeler que la laïcité n’est pas une arme contre la foi, mais une garantie pour la liberté de penser, de croire ou de ne pas croire.

La loi de 1905, si souvent invoquée sans être lue, repose sur un socle clair : l’État ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En d’autres termes, il protège la neutralité de l’espace public. Ce principe, loin d’être rigide, est une conquête issue d’un long combat contre la domination du religieux sur le politique. En Corse, terre de mémoire et d’identité, la croix érigée à Quasquara en 2022, bien qu’ancrée dans un paysage de traditions, a franchi la limite de la neutralité lorsqu’elle fut installée par une autorité publique. Ce geste, fût-il empreint de piété ou d’attachement patrimonial, engageait le symbole dans une reconnaissance institutionnelle du sacré.

Je comprends les habitant·e·s qui perçoivent cette croix comme un élément de leur histoire. Mais confondre patrimoine et culte, c’est oublier que la mémoire collective n’a pas besoin de transcendance pour exister. Voltaire, dont la verve anticléricale reste d’une brûlante actualité, nous rappelait que « le fanatisme est un monstre qui ose se dire le fils de la religion ». Or, ce n’est pas la religion qui menace ici, mais l’habitude de la voir confondue avec la culture, comme si l’identité devait nécessairement s’exprimer sous forme de croix, de clochers ou de processions. Être corse, c’est aussi être libre de croire autrement, ou de ne croire en rien.

Certain·e·s accusent la laïcité d’être une forme de froideur administrative, une rigidité républicaine insensible aux traditions. Mais c’est précisément sa rigueur qui la rend belle. Elle protège les marges, les minorités, les indifférent·e·s. Elle préserve l’espace public de toute emprise, qu’elle soit dogmatique ou identitaire. Dans une République où les convictions se multiplient, la neutralité devient un langage commun. Et je préfère mille fois une République muette sur les dieux qu’un État bavard de certitudes spirituelles.

Les réactions politiques qui ont suivi la décision du tribunal – des élu·e·s dénonçant une « laïcité punitive », des citoyen·ne·s lançant des pétitions – révèlent une tension profonde : celle entre une conception universaliste de la loi et un attachement local à la tradition. Mais c’est précisément dans cette tension que s’exprime la maturité démocratique. Défendre la laïcité, ce n’est pas nier l’histoire ; c’est refuser qu’elle devienne un instrument de domination symbolique. On peut aimer les pierres sans adorer les autels qu’elles supportent.

Je me définis comme antithéiste, parce que je crois que les dieux sont les créations les plus brillantes et les plus dangereuses de l’esprit humain. Comme agnostique, parce que je sais que la vérité absolue n’appartient à personne. Et comme laïque, parce que je veux que la place publique soit celle du dialogue, pas de la dévotion. Dans cette affaire, la croix de Quasquara n’est pas qu’un objet ; elle est un test pour notre capacité à vivre ensemble, sans que la foi de quelques-uns devienne la règle de toustes.

Ainsi, le retrait de la croix n’est pas une victoire contre la religion, mais une victoire pour la raison. La laïcité n’interdit pas de croire : elle interdit seulement d’imposer sa croyance. Et dans ce simple équilibre réside la grandeur de la République, qui ne demande à personne d’être sans foi, mais exige de chacun·e qu’il ou elle respecte celle des autres – y compris celle de ne pas croire.


En savoir plus sur Les petits billets de Letizia

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire