Enseigner Sous Menace : Le Fardeau Invisible
Mémoire Rouge : Vers Un Deuil Institué
Je me souviens du matin du 16 octobre 2020. Un professeur est assassiné pour avoir voulu expliquer. Un signal d’alarme est tiré – mais trop vite étouffé. Cinq ans plus tard, les pierres du silence pèsent encore sur l’École.
L’onde de choc fut immense. Mais le travail de deuil collectif – qui devrait apaiser, unir, réparer – n’a jamais vraiment eu lieu. Pourquoi ? Parce que la communauté éducative a été laissée seule face au vide. Parce que l’institution a multiplié les discours creux quand elle aurait dû tendre la main. Parce qu’on a exigé des enseignant·e·s qu’ils/elles traduisent un massacre en leçon de morale.
Dans cet article, je propose de décrypter cet abandon : le deuil empêché, la solitude imposée, les manœuvres institutionnelles, l’injonction à pedagogiser un drame, les fractures idéologiques et le débat sans fin autour de la laïcité. Je m’appuierai notamment sur le livre Une école sous le choc ? (2024) et le rapport sénatorial Traitement des menaces (2024), pour donner à lire ce que l’on s’est trop souvent refusé à entendre.
Cinq ans après, la tragédie reste inscrite dans les chairs. Dans Une école sous le choc ?, les autrices et auteurs montrent que la quasi-totalité des enseignant·e·s sondé·e·s ont ressenti un choc, une colère latente, un sentiment d’isolement. « Je veux bien bricoler sur les projets pédagogiques, mais ça non parce que c’est de la dynamite », témoigne un enseignant. Le mot « solitude » revient comme un leitmotiv. Ce constat est confirmé par le rapport sénatorial sur les menaces, qui évoque une « terrible solitude » des personnels face à l’ampleur des pressions – et souligne l’absence de relais crédible entre terrain et institution.
Pourquoi ce deuil collectif ne se structure-t-il pas ? Parce que l’émotion a été vite ramenée dans le huis clos des ministères, parce que les concertations ont été supprimées au dernier moment (comme le temps de parole avant la minute de silence) et parce que l’urgence pédagogique, COVID, réformes successives ont fait écran. Le symbole remplace l’écoute, la commémoration l’accompagnement.
Les enseignant·e·s vivent ce drame dans leur chair. Ils/elles sont soumis·e·s à des menaces, des insultes, des pressions numériques. À cela s’ajoute le sentiment que leur hiérarchie administrative est distante, muette, étrangère à leur quotidien. Un « mur administratif » se dresse entre la salle de classe et les couloirs du pouvoir, rappellent les sénateurs.
L’institution scolaire n’a pas été à la hauteur. Le rapport sénatorial formule 38 recommandations pour améliorer la détection, le signalement, la protection, la formation. Mais les discours tardifs ne valent pas le regret exprimé en urgence. Si le Sénat a adopté un texte pour garantir la protection fonctionnelle automatique aux enseignant·e·s menacé·e·s, cela ne suffit pas à réparer des mois, des années d’inaction et de silences.
On attend souvent des enseignant·e·s qu’ils/elles traduisent la violence sociale, l’islamisme, les fractures identitaires en cours de citoyenneté. Mais demander à une personne traumatisée de devenir médiatrice est un non-sens. Pédagogiser un attentat, oui – mais pas au prix d’un effondrement psychique. Certaines classes ont été plongées dans des débats sans préparation, sans soutien, livrées aux cris du populisme ou aux silences de la peur.
Les polémiques autour de l’« islamogauchisme », de « l’abandon de la laïcité », de la prétendue complaisance idéologique n’ont servi qu’à embrouiller le sujet. Elles agissent comme des bombes narratives pour masquer le vide du soutien réel. Derrière ces mots clivants, on perçoit des fractures profondes : entre les écoles rurales et les établissements urbains, entre les territoires stigmatisés et les quartiers favorisés, entre des enseignants engagés publiquement et d’autres précautionneux.
L’assassinat de Samuel Paty a renforcé le débat sur la laïcité. On a voulu en tirer des lois, définir des chartes, énoncer des principes – mais l’obsession normative a souvent étouffé le souci pédagogique, l’attention psychique, la relation humaine. La laïcité est redevenue un champ de lutte politique – parfois une arme – plus qu’un principe d’émancipation.
Il est temps de cesser de considérer les enseignant·e·s comme des figures abstraites de la République, pour les entendre comme des sujets blessés. Il faut des espaces stables de parole, des cellules de soutien psychologique, des ressources humaines concrètes, une réorganisation du signalement, et une culture de responsabilité partagée. Ce deuil collectif ne se fera pas par décret. Il ne se fera pas dans le verbe seule. Il ne se fera qu’à travers l’écoute, la réparation et l’engagement collectif.








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