Entre Idéal D’équité Et Complexité Du Réel
Quand La Solidarité Se Heurte À L’Arithmétique Du Pouvoir
Il y a, dans l’idée d’une « taxe Zucman », quelque chose de profondément français : ce vieux rêve d’égalité républicaine qui cherche, malgré les chiffres et les bilans, à se frayer un chemin dans les méandres de la richesse. L’impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à cent millions d’euros n’est pas qu’une mesure technique : c’est une tentative de réécrire le pacte social entre celleux qui possèdent et celleux qui contribuent. Mais, comme souvent, la noble intention se heurte à la mécanique du réel.
Cette taxe se veut un correctif à une injustice perçue : les ultra-riches, grâce à leurs structures d’investissement et à la capitalisation de leurs revenus, supporteraient un taux d’imposition effectif inférieur à celui des classes moyennes. L’économiste Gabriel Zucman, à l’origine de cette proposition, la présente comme un moyen de rétablir la progressivité fiscale : « La fiscalité révèle la société que nous voulons être ». Pourtant, entre la justice morale et la faisabilité politique, le fossé demeure. Car taxer la fortune n’est jamais une simple question de taux ; c’est une bataille d’interprétations sur ce qu’est réellement le revenu, le patrimoine, ou même la contribution juste à la collectivité.
Les détracteurs et détractrices de la taxe soulignent son caractère potentiellement contre-productif. La France, déjà marquée par la suppression de l’ISF et la création de l’IFI, redoute une nouvelle fuite des capitaux. Certain·e·s y voient une punition symbolique, une manière d’exprimer une indignation morale plus qu’un outil économique. En vérité, ce débat dit tout de notre rapport ambivalent à la richesse : admiration silencieuse, soupçon permanent et désir de justice intranquille. Derrière la taxe Zucman se cache cette interrogation vertigineuse : peut-on moraliser la richesse sans la stigmatiser ?
Il faut aussi regarder la réalité technique, souvent négligée. Les grandes fortunes ne sont pas faites de liquidités dormantes, mais d’actions, de participations, de parts dans des holdings familiales. Taxer un patrimoine illiquide revient parfois à imposer sans trésorerie disponible, contraignant à vendre pour payer l’impôt. Certaines propositions cherchent à contourner cet écueil : taxation des liquidités des holdings, imputation sur plusieurs années, ou coordination européenne pour limiter l’exil fiscal. Des solutions intelligentes, certes, mais encore timides face à la complexité des flux mondialisés.
J’observe dans ce débat une tension permanente entre la raison économique et l’exigence éthique. Nous voulons une fiscalité juste, mais redoutons d’étouffer l’investissement et l’innovation. Nous rêvons d’un État protecteur, mais craignons son emprise bureaucratique. C’est là, dans cet entre-deux, que se joue notre conception de la citoyenneté : être contribuable, ce n’est pas seulement payer, c’est participer à une vision commune du bien public.
En définitive, la taxe Zucman a le mérite d’obliger la France à se regarder en face. Elle ne résoudra pas seule les inégalités, mais elle nous rappelle que l’équité n’est pas une abstraction comptable. Peut-être faut-il moins débattre du pourcentage exact et davantage s’interroger sur le sens du mot « juste ». La fiscalité n’est pas une punition : c’est une promesse. Une promesse de solidarité, de transparence et de responsabilité partagée. Et cette promesse, elle, mérite qu’on la défende, même à contre-courant.
Références principales :
Tribune économique de Gabriel Zucman, 2025
Rapport parlementaire sur la fiscalité du patrimoine, 2025
Analyse OCDE sur les impôts sur la fortune en Europe, 2024
Étude de l’Institut des politiques publiques sur les effets redistributifs, 2025








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