Une Analyse Sociologique À L’Épreuve Du Réel
Une Réalité Sociale Qui Interroge Nos Normes Collectives
Écrire cet article me vient avec une forme d’écœurement, mais sans véritable surprise. Apprendre que la Corse dépasse les mille cas de violences intrafamiliales en une seule année (et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg !) rappelle la persistance d’un phénomène profondément ancré dans les structures sociales. Me faisant sociologue, j’aborde cette réalité non pas comme une somme d’actes individuels, mais comme le produit de mécanismes institutionnels, culturels et symboliques qui donnent sens, parfois malgré nous, aux rapports sociaux.
Comprendre ce phénomène suppose d’abord de situer la violence dans un cadre théorique. Durkheim rappelait que « les faits sociaux s’imposent aux individus par leur extériorité et leur coercition » : les violences intrafamiliales n’échappent pas à cette logique, car elles émergent dans un espace où les normes de genre, les rapports de domination et les formes de socialisation familiale s’articulent. Les analyses de Bourdieu permettent d’aller plus loin : les habitus incorporés – souvent marqués par des rapports de force naturalisés – structurent les interactions du couple et de la famille, rendant parfois pensable, voire tolérable, l’usage de la violence comme mode de régulation. Weber, de son côté, éclaire le rôle des institutions en montrant que leur légitimité dépend de leur capacité à agir de manière prévisible ; or, dans le cas des violences intrafamiliales, les lenteurs judiciaires et les réponses partielles fragilisent cette confiance.
L’analyse sociologique montre que la sous-déclaration massive des violences constitue un mécanisme social central. Elle s’explique autant par la peur que par les représentations sociales qui entourent encore la famille comme espace supposé privé et harmonieux. Cette norme, largement intériorisée, fait peser sur les victimes un sentiment d’illégitimité à dénoncer ce qui se passe dans l’intimité domestique. Ce silence renvoie à ce que Goffman décrivait comme la gestion sociale du stigmate : beaucoup craignent d’être perçu·es comme responsables, faibles ou « à problème ». La violence est alors redoublée par une violence symbolique qui inhibe la prise de parole.
Les obstacles institutionnels contribuent également à renforcer ce silence. Les parcours judiciaires se caractérisent encore par une incertitude qui fragilise les victimes. Les délais, les classements sans suite, la difficulté à faire reconnaître juridiquement la complexité des violences psychologiques ou économiques alimentent un sentiment d’abandon. J’observe que cette défaillance partielle des institutions produit un effet social paradoxal : elle incite à la fois à la méfiance et à la résignation. Comme l’écrivait Pierre Bourdieu, « la domination s’exerce toujours avec la complicité de celleux qui la subissent », non par adhésion volontaire, mais faute d’alternatives perçues comme efficaces.
Toutefois, la société n’est pas dépourvue de ressources. Les associations, souvent en première ligne, offrent des espaces de soutien, d’écoute et de reconstruction indispensables. Leur action révèle combien les solidarités locales peuvent contrebalancer les carences institutionnelles, tout en rappelant que la lutte contre les violences intrafamiliales relève d’une responsabilité collective plus large. Je reste convaincue que la prévention passe par une transformation des normes de socialisation, dès l’enfance, autour de la gestion des émotions, de l’égalité de genre et du rapport non violent au conflit.
En conclusion, comprendre les violences intrafamiliales en Corse invite à articuler les dimensions culturelles, institutionnelles et symboliques qui les rendent possibles. Il s’agit moins d’accuser que de dévoiler les mécanismes qui structurent nos relations sociales.
J’ouvre cet article sur une réflexion essentielle : quelles transformations collectives sommes-nous prêt·e·s à engager pour que l’espace familial cesse d’être un lieu de domination et redevienne un espace de protection ?







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