Comprendre Le Silence Qui Entoure Les Maltraitances
Analyse Sociologique Des Mécanismes Du Non-Dit Et Des Solutions Pour Libérer La Parole Face Aux Maltraitances Infantiles
En poursuivant ma réflexion amorcée hier, je souhaite revenir sur une question qui, à mes yeux, met en lumière un paradoxe profond : alors que les violences faites aux enfants sont désormais mieux identifiées dans l’espace public, elles demeurent très peu signalées. Je propose ici une lecture sociologique de ce phénomène, en observant la manière dont les normes, les représentations sociales et les institutions contribuent à façonner un rapport collectif au silence. Mon intention n’est pas de commenter des trajectoires individuelles, mais de comprendre les mécanismes qui, à l’échelle d’une société, rendent possible la persistance de ces violences.
Au sein des sciences sociales, plusieurs approches permettent d’éclairer ce paradoxe. En m’appuyant sur Durkheim, je considère les violences intrafamiliales comme un « fait social » : elles s’inscrivent dans un ensemble de règles implicites, de contraintes symboliques et de rapports de force qui dépassent la seule volonté des acteurs et actrices. Bourdieu nous invite, quant à lui, à examiner comment les habitus familiaux et les rapports de domination structurent durablement les perceptions de ce qui est acceptable ou non. Weber complète cette lecture en rappelant que l’action humaine est orientée par des significations : comprendre pourquoi les témoins n’agissent pas nécessite d’analyser les rationalités pratiques qui guident leurs décisions, souvent traversées par la peur de « mal faire » ou de s’immiscer dans le domaine privé.
Les données les plus récentes montrent que les violences envers les enfants restent massivement sous-déclarées, malgré une conscience collective en progression. Ce décalage suggère que les mécanismes du non-dit ne relèvent pas seulement de l’ignorance, mais d’un ensemble de normes sociales anciennes, parfois intériorisées dès la socialisation primaire. Dans de nombreux contextes familiaux, l’injonction à « garder pour soi » se transmet comme une vertu. Ce rapport au secret constitue un véritable cadre normatif : il dicte ce qui peut être dit, à qui, et dans quelles circonstances. « La sociologie interactionniste montre que ce contrôle du discours fonctionne comme un dispositif de régulation, maintenant l’ordre familial même lorsqu’il est injuste ou violent ».
Les maltraitances les moins visibles – psychologiques, éducatives ou issues de la négligence – renforcent encore cette logique de silence. Elles s’inscrivent dans des routines quotidiennes, parfois banalisées au point de ne plus être perçues comme problématiques. L’accoutumance au contrôle, à la dureté ou au dénigrement reproduit des schèmes appris, que Bourdieu qualifierait de dispositions durables. Dans ces situations, l’absence de signalement ne traduit pas seulement une inaction : elle témoigne d’une difficulté à nommer ce que l’on ne reconnaît pas pleinement.
Cependant, toute lecture sociologique doit admettre ses limites. Les chiffres disponibles restent tributaires des déclarations volontaires et ne captent qu’imparfaitement la complexité des interactions familiales. Certaines variations territoriales ou culturelles mériteraient également des analyses fines. Enfin, la notion même de maltraitance évolue avec les sensibilités morales d’une époque, ce qui nécessite une prudence méthodologique.
Reste une question essentielle : comment créer les conditions d’une parole plus libre ? Une piste réside dans le renforcement des institutions de médiation et d’écoute, qui agissent comme des relais entre la sphère privée et la sphère publique. Une autre consiste à développer une véritable culture de vigilance, accessible à chacun·e, qui rompt l’isolement symbolique des victimes. En tant que société, nous avons la responsabilité de faire évoluer les normes pour que la protection des enfants devienne un horizon partagé. Interroger nos cadres collectifs, nos habitudes et nos représentations me semble être un premier pas, modeste mais essentiel, vers un avenir plus juste.







Laisser un commentaire