Vers une Vérité Officielle ou un Risque pour la Pluralité ?
Analyse des enjeux et dérives potentielles d’une certification journalistique en France
En France, nous avons trois passions : râler, trouver que les autres râlent trop et inventer des solutions tarabiscotées à des problèmes que personne n’a vraiment posés. Voilà qu’arrive la dernière marotte nationale : un « label » pour distinguer les médias d’information des plateformes lucratives. Une sorte de macaron de bonne conduite journalistique, comme les pastilles Crit’Air, mais appliquées aux rédactions. Je savais que l’époque avait du mal avec la nuance, mais je ne pensais pas qu’elle tenterait de la remplacer par une vignette. À croire qu’on finira, un jour, par coller des codes-barres sur les êtres humains pour vérifier s’ils racontent des bêtises.
Si j’écris cet article, c’est parce que je fais mienne cette idée lumineuse, attribuée à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ». Elle me suit comme une bonne vieille maxime de survie démocratique. Et si elle revient me hanter aujourd’hui, c’est que ce petit projet de label, sous ses airs de réforme anodine, sent quand même un peu la naphtaline autoritaire.
Commençons par la genèse du concept : lutter contre la désinformation. Noble ambition, louable même, si l’on oublie que dans ce pays, tout le monde accuse tout le monde de désinformer depuis que Molière écrivait en alexandrins. Les réseaux sociaux sont devenus des champs de bataille, les chaînes d’info des arènes, et certain·e·s politiques des influenceurs et influenceuses contrarié·e·s. Alors oui, l’envie de faire un tri peut se comprendre. Mais instaurer un label officiel, même estampillé « indépendant », revient à demander à un jury invisible de décider qui a droit au titre de « vrai média » et qui devra rester dans le couloir, puni sans dessert.
Le risque est évident : créer deux classes d’information, les privilégié·e·s certifié·e·s et les réprouvé·e·s non labellisé·e·s. On imagine déjà les slogans : « Ici, média Premium 100 % déontologie ; là-bas, presse bas de gamme, à lire sous votre propre responsabilité ». Comme si l’opinion publique n’était pas suffisamment fracturée, il faudrait en plus lui distribuer des notes. Je vois déjà les conversations familiales du dimanche midi dégénérer : « toi, tu lis un média non labellisé, donc tu n’existes plus ».
Ce qui me gêne profondément, c’est cette tentation de fabriquer une vérité officielle par la porte de la « qualité contrôlée ». Bien sûr, l’exécutif jure ses grands dieux qu’il ne s’agit « pas d’un label d’État » mais d’une initiative portée par des journalistes (détenteurs de la vérité ?). On nous promet transparence, indépendance, professionnalisme. On nous garantit que les critères seront objectifs, que personne ne tirera les ficelles. On pourrait presque y croire, si l’Histoire ne nous rappelait pas que toute norme, un jour ou l’autre, finit capturée par quelqu’un·e qui y trouve son intérêt.
Et puis, soyons honnêtes : à l’heure où la création médiatique explose sous toutes ses formes, du podcast engagé au blog confidentiel, de la vidéo artisanale à la grande maison de presse, réduire cette pluralité à un tampon binaire relève de l’aberration. Ce n’est pas seulement maladroit. C’est méconnaître la nature même de l’information contemporaine. On ne fixe pas un thermomètre dans la bouche du réel pour vérifier s’il dit vrai.
Certaines études montrent d’ailleurs que la confiance ne se décrète pas. Elle se construit par la transparence, l’éducation aux médias, la diversité des voix. Bref, tout ce qu’un label ne peut ni imposer ni garantir. À force de vouloir protéger le public contre la mauvaise information, on risque de l’infantiliser. À force de vouloir rassurer, on finit par inquiéter encore davantage.
Alors oui, la désinformation est un problème réel, complexe, parfois dangereux. Mais la solution ne réside sûrement pas dans un certificat de conformité démocratique. La liberté de la presse, ce n’est pas une machine à contrôler ; c’est une jungle vivante, bruyante, souvent agaçante, mais nécessaire. Et c’est précisément parce qu’elle m’agace parfois que je tiens à ce qu’elle reste libre.
Au fond, le label n’est peut-être qu’une mauvaise idée parmi tant d’autres. Mais il a le mérite involontaire de nous rappeler une chose essentielle : dès que quelqu’un·e prétend nous dire ce qu’il faut lire, ce qu’il faut croire, ce qu’il faut penser, il faut commencer par se méfier. Ou, pour le dire autrement, la liberté d’expression n’a jamais eu besoin d’un autocollant pour exister.
Ma conclusion sera brève, comme un trait d’esprit de fin de chronique : si l’on veut vraiment lutter contre la désinformation, commençons par éviter d’en créer de nouvelles à force de vouloir classer celles des autres.
Sources :
- Quand parler de désinformation suscite la désinformation, 2025.
- Accusé à droite de dérive autoritaire, Macron réfute tout projet de label d’État, 2025.
- Labellisation des médias : l’opposition lance une pétition, 2025.
- Débat national sur la certification médiatique, 2025.








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