Quand La Promesse Politique Rencontre La Fragilité Du Réel
Pourquoi Notre Manière De Protéger Les Enfants Dit Qui Nous Sommes
Je regarde la réforme annoncée de la protection de l’enfance comme on observe un miroir dont on ne peut détourner le regard. Ce miroir renvoie une question simple, presque brutale : que vaut une société qui n’arrive pas à protéger celleux qui n’ont encore ni voix, ni pouvoir, ni réseau ? La promesse politique est ambitieuse : intervenir plus tôt, soutenir davantage, stabiliser les trajectoires des plus jeunes. Mais derrière les mots et les intentions, j’y vois une tension fondamentale : comment protéger sans déposséder, comment accompagner sans contrôler ? Comme l’écrivait Montaigne, « La vraie grandeur consiste à être maître de soi », et je crois que cette exigence vaut autant pour les familles que pour les institutions censées les soutenir.
Dans ce domaine, le contexte est connu : près de quatre cent mille enfants accompagné·e·s par les services, des ruptures de parcours, des placements multiples, des professionnels épuisés. Une réalité documentée par les observatoires nationaux, par des travaux universitaires, par des enquêtes journalistiques qui montrent à quel point les dispositifs sont saturés. Face à cela, les gouvernements successifs promettent de « refonder » le système. Celui qui nous est annoncé pour 2026 tente d’y répondre, mais il soulève aussi une série de questions essentielles.
Agir plus tôt. L’expression revient comme un mantra politique, une sorte de solution magique à toutes les défaillances. J’y souscris, bien sûr : prévenir vaut toujours mieux que réparer. Offrir un accompagnement éducatif, psychologique ou financier peut éviter bien des basculements. Mais je m’interroge sur la frontière subtile entre soutien et suspicion. À quel moment la démarche préventive risque-t-elle de se transformer en surveillance intrusive ? Les études menées en sciences sociales montrent qu’un excès d’intervention peut fragiliser les familles déjà précaires, les enfermant dans un rôle de suspect·e·s permanentes. J’attends donc de cette réforme une transparence totale sur ses critères, ses moyens et ses intentions réelles.
L’autre pilier de la réforme, le recours privilégié à la famille élargie, semble à première vue empreint de bon sens : préserver les repères, maintenir l’enfant dans un univers familier, éviter les placements loin de son histoire. Mais toute histoire familiale n’est pas un refuge. Les professionnel·les le disent depuis longtemps : évaluer un·e « tiers digne de confiance » exige une finesse d’analyse, un temps d’enquête, une connaissance intime des dynamiques intrafamiliales. Ce choix politique, pour être juste, doit donc s’accompagner de garanties solides. J’y vois une piste féconde, mais fragile.
C’est probablement concernant les tout-petits que mes convictions se heurtent le plus au réel. Réévaluer les situations tous les six mois : la mesure semble vertueuse, presque évidente. Le développement des jeunes enfants ne tolère ni l’attente interminable, ni l’instabilité chronique. Les travaux en psychologie du développement sont formels : l’attachement se construit vite, et se détruit tout aussi rapidement. Pourtant, accélérer les procédures n’a de sens que si les décisions sont prises dans un cadre protecteur, éclairé et suffisamment doté. Le temps politique n’est pas le temps de l’enfance ; celui-ci ne revient jamais.
Et que dire des professionnel·les ? Assistantes et assistants familiaux, éducateurs et éducateurs, travailleurs et travailleuses sociaux et sociales : toutes et tous décrivent la même réalité : surcharge, manque de reconnaissance, rémunérations insuffisantes. La réforme promet une revalorisation, mais sans enveloppe budgétaire dédiée. Comment croire qu’un système conçu pour accompagner les plus vulnérables puisse fonctionner si celleux qui le portent s’épuisent ? Je vois là une contradiction majeure : parler d’humanité tout en oubliant celleux qui en sont les piliers quotidiens.
Au fond, cette réforme nous oblige à repenser notre cohérence collective. Nous voulons protéger les enfants, mais avons-nous réellement l’intention de fournir les moyens nécessaires ? Nous voulons soutenir les familles, mais savons-nous entendre leurs réalités plutôt que projeter nos fantasmes politiques ? J’aimerais que la discussion qui s’ouvre dépasse les slogans et les postures. J’aimerais qu’elle s’ancre dans une exigence éthique, une responsabilité assumée, une écoute loyale de celleux qui vivent et travaillent au cœur du système.
Car ce débat nous concerne toutes et tous. Il touche notre rapport au soin, à l’enfance, à la solidarité. Et il nous oblige à répondre à cette question : quelle société voulons-nous devenir ?
Sources :
- Rapport National Sur La Protection De L’Enfance, 2023
- Étude Sur Les Conditions De Travail Des Assistant·e·s Familiaux et Familiales, 2024
- Analyse Sociologique Des Parcours De Jeunes Confié·e·s À L’Aide Sociale À L’Enfance, 2023
- Enquête Sur Les Délais Et Procédures En Protection De L’Enfance, 2024








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