Ma Vision Du Sujet
Une Idée Qui M’Inquiète
« On n’a jamais essayé le RN » : voilà l’argument miraculeux censé clore toute discussion. À force de l’entendre, j’ai fini par penser à un type qui me dirait, pour justifier une nuit, que je ne l’ai jamais essayé. Comme si l’inédit créait un droit. Comme si l’inconnu valait absolution. C’est ainsi qu’on vend une expérience politique comme on vend un forfait week-end : irrésistible, puisque nouveau. Je ne m’attendais pas à découvrir qu’on puisse présenter le pouvoir comme une chambre à coucher.
Je m’indigne, parce que l’absurdité est trop grosse pour ne pas être dénoncée. On invoque l’essai comme argument, comme si le pays devait servir de laboratoire aux fantasmes d’un parti. L’argument est simple, mais il est vide. Nous n’avons jamais gouverné la France avec une bande de fans de télé-réalité, en effet. Nous n’avons jamais confié la Constitution à un tirage au sort chez les influenceurs. Faut-il, pour autant, tester tout ce que personne n’a encore osé ?
La rhétorique est habile, parce qu’elle ne parle jamais du fond. Elle transforme l’expérience politique en pari. Elle rend séduisant le risque en le présentant comme une aventure. On finit presque par entendre, comme une incantation, que l’extrême droite serait une opportunité. « Je n’ai rien contre l’audace, mais l’audace n’est jamais un projet ».
Il faut dire la vérité, celle qu’on connaît trop bien : ce parti n’est pas sans passé, même si on voudrait nous faire croire à une naissance immaculée. Le Front national, père du RN, fut fondé par des militant·e·s qui admiraient ouvertement les régimes autoritaires du XXe siècle. Ils n’occupent plus les plateaux, mais l’héritage demeure. Déclarer que tout cela serait enterré relève de la naïveté, ou de la mauvaise foi. L’historiographie sérieuse a documenté les filiations idéologiques, les glissements et les continuités. L’oubli n’efface pas les sources.
On me rétorque parfois que ce n’est pas le même parti, pas les mêmes personnes, pas la même époque. Certes. Mais il existe un second argument, plus proche, plus concret : nous l’avons déjà essayé, le RN. Pas à Matignon, mais ailleurs. Dans les communes qu’il dirige, les services publics ont été réduits, les associations dont la mission était de secourir les plus précaires ont vu leurs subventions coupées. On a baissé le chauffage de centres solidaires, fermé des cantines gratuites pour les enfants pauvres. C’est cela, l’essai.
Et au Parlement, ses élu·e·s ont montré une préférence constante : défendre les intérêts des plus riches. Ils ont voté contre l’augmentation du SMIC, contre le retour de l’impôt sur les grandes fortunes, contre les taxes sur les superprofits. Les discours se veulent sociaux ; les votes ne le sont pas. La transparence est parfois brutale.
Du côté de l’écologie, on voudrait nous faire croire que la planète survivra à notre insouciance. Les expert·e·s ont déjà établi l’urgence climatique. Le RN, lui, a préféré s’aligner sur les secteurs les plus polluants, dénoncer des « ayatollahs verts », soutenir les pesticides et l’artificialisation des terres. Tandis que des scientifiques sonnent l’alarme, certain·e·s préfèrent s’offusquer des réglementations. On s’indigne davantage des règles que des ravages.
À l’international, l’expérience a eu lieu. On l’appelle Italie, Hongrie, Brésil, États-Unis, Argentine. Partout, à des degrés variables, la même chanson : affaiblissement des contre-pouvoirs, stigmatisation des minorités, hausse des inégalités. On ne peut pas s’aveugler. L’histoire n’est pas un fantasme, mais un avertissement.
Je repense souvent à cette phrase de Socrate : « Je ne peux rien enseigner à personne ; je ne peux que les faire réfléchir ». Cette réflexion n’est pas une posture morale, mais une nécessité civique. Nous ne pouvons pas laisser croire qu’une démocratie doit tenter l’irréparable pour être crédible. On ne lance pas un pays dans le vide parce que le vide serait inédit. On ne joue pas avec les droits humains comme avec des dés.
Je ne demande pas d’adhésion, seulement de la lucidité. La liberté n’est pas un essai gratuit, et le malheur n’est pas une expérience. La République n’est pas un terrain de jeu.
Quand on me dit « on n’a jamais essayé », je réponds : tant mieux. Et je conclurai ainsi, sans détour : si l’on doit choisir entre l’inconnu dangereux et le connu imparfait, je préfère toujours l’imparfait. On ne protège jamais mieux une démocratie qu’en refusant de l’offrir à celleux dont l’ambition première est de la réduire.








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