Quand La Terre Nous Rappelle À Elle
Pour Une Écologie Qui Va Jusqu’Au Bout Du Corps
Il m’arrive, dans le silence lent de certaines méditations, de laisser mon esprit dériver vers un territoire que notre société préfère souvent tenir à distance : la mort. Pas celle qui promettrait une suite, une élévation ou un ailleurs consolant. Non. Une pensée très concrète, presque matérielle. Que faire de mon corps ? Cette question, longtemps reléguée à l’intime, est devenue pour moi profondément politique. Je sais ce que je ne veux pas : être enfermée dans un caveau, soustraite au monde vivant comme on met sous cloche ce qui ne doit plus bouger. Il ne me resterait alors que la crémation. Mais si, un jour, cela devient possible, j’opterai pour l’humusation. Que mon corps nourrisse les arbres, les fleurs ou les insectes. L’idée me paraît juste. Et, oui, je la trouve profondément réjouissante.
Ce désir n’a rien d’exotique ni de marginal. Il s’inscrit dans une interrogation collective de plus en plus vive sur nos rites funéraires, figés dans un cadre juridique hérité d’un autre siècle. En France, la liberté des funérailles est proclamée depuis 1887, mais elle reste étroitement bornée par une alternative rigide : inhumation ou crémation, toutes deux assorties de l’obligation du cercueil. Une liberté sous condition, presque paradoxale, qui traduit notre difficulté à penser la mort autrement que comme une affaire d’hygiène et de contrôle.
Pourtant, la mort n’est pas une anomalie à gérer. Elle est une continuité du vivant. Chaque organisme retourne un jour à la terre, se décompose, se transforme, alimente d’autres cycles. Refuser cette évidence, c’est prolonger jusque dans la mort une logique de séparation d’avec le monde naturel. Les pratiques funéraires alternatives, comme l’humusation, la terramation ou l’aquamation, ne sont pas des lubies écologistes. Elles reposent sur des recherches scientifiques solides, sur des expérimentations encadrées, et sur une réflexion éthique profonde autour du respect du corps et des écosystèmes.
L’humusation, en particulier, me touche par sa simplicité symbolique. Le corps, placé dans un milieu végétal contrôlé, se transforme en humus fertile. Rien n’est nié, rien n’est effacé. Tout est rendu. Cette pratique réduit drastiquement l’empreinte carbone des funérailles, évite l’artificialisation des sols, et redonne un sens tangible à l’idée de transmission. Elle nous rappelle que nous sommes faits de la même matière que les forêts que nous tentons de protéger.
La récente proposition de loi visant à supprimer l’obligation du cercueil et à expérimenter ces alternatives marque une inflexion importante. Elle ne cherche pas à imposer un modèle, mais à ouvrir un espace de choix réel, respectueux des convictions, des sensibilités et des engagements écologiques. Cette démarche expérimentale, prudente et encadrée, reconnaît enfin que le droit funéraire n’est pas un bloc immuable mais un reflet de nos valeurs collectives.
Bien sûr, des questions demeurent : sanitaires, culturelles, organisationnelles. Elles sont légitimes. Mais elles ne doivent pas servir de prétexte à l’inaction. Nous savons encadrer, évaluer, ajuster. Nous savons faire évoluer nos normes quand l’urgence écologique l’exige. Continuer à bétonner nos morts pendant que nous pleurons la disparition des sols vivants relève d’une contradiction que nous ne pouvons plus ignorer.
Comme l’écrivait le philosophe Edgar Morin, « La mort fait partie de la vie, et la vie fait partie de la mort ». Refuser de penser cette continuité, c’est entretenir une écologie incomplète, qui s’arrête au seuil du dernier souffle. Aller jusqu’au bout de l’écologie, c’est accepter de redevenir terre.
Il ne s’agit pas de convaincre tout le monde, ni de sacraliser une pratique. Il s’agit d’oser rouvrir nos imaginaires, de reconnaître que nos corps ne sont pas des déchets à neutraliser mais des ressources vivantes. Peut-être est-ce là une ultime forme de soin : offrir, même après la mort, quelque chose au monde qui nous a portés.








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