Les petits billets de Letizia

Un blog pour donner à réfléchir, pas pour influencer… #SalesConnes #NousToutes


Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

Nommer Pour Résister : Quand Le Mansplaining Révèle Les Normes Invisibles

Quand Une Expérience Ordinaire Devient Une Clé De Lecture Politique

Pourquoi Mettre Des Mots Change Le Monde

J’écris cet article parce que Rebecca Solnit, en publiant « Men Explain Things to Me », a offert au monde un mot pour désigner une expérience que des générations de femmes vivaient sans pouvoir la nommer. Ce geste peut sembler modeste : raconter une scène lors d’une soirée, un homme expliquant à une femme son propre livre sans jamais envisager qu’elle en soit l’autrice. Pourtant, ce moment cristallise une mécanique sociale profondément ancrée. Nommer le mansplaining, ce n’est pas inventer une nouvelle querelle, c’est rendre visible un déséquilibre ancien, souvent banalisé, parfois nié.

Ce qui frappe dans le récit de Solnit, ce n’est pas l’arrogance individuelle, mais la certitude tranquille de l’autorité masculine. Une certitude qui s’exerce même face à l’évidence contraire. Des travaux en psychologie sociale ont montré que, dans les interactions mixtes, les hommes interrompent plus souvent les femmes et surestiment davantage leur niveau de compétence, tandis que les femmes tendent à sous-estimer le leur. Le mansplaining n’est donc pas une maladresse isolée : c’est un symptôme.

Ce symptôme renvoie à une architecture plus large. Les normes dites universelles ont longtemps été construites à partir d’une expérience masculine, blanche, souvent favorisée, puis présentées comme neutres. Rebecca Solnit le formule avec une clarté désarmante : « Les hommes ont inventé des normes qu’ils pouvaient atteindre et les ont appelées universelles ». Cette phrase agit comme un révélateur. L’histoire enseignée comme « générale », la littérature qualifiée de « classique », la philosophie présentée comme rationnelle par essence : autant de domaines où la perspective masculine devient la mesure de toute chose, reléguant les autres expériences à la marge.

Le silence joue ici un rôle central. On nous apprend à y voir un signe de paix, d’harmonie, voire de consentement. Or, comme l’analyse Solnit dans ses essais ultérieurs, le silence est souvent le résultat d’une disqualification préalable de la parole. Les femmes qui parlent sont jugées trop émotives, trop agressives, trop exigeantes. Celles qui se taisent deviennent invisibles. Dans les deux cas, l’ordre social reste intact. Des recherches en sociologie du travail confirment que les femmes, en particulier celles issues de minorités sociales ou raciales, paient plus cher le prix de la prise de parole publique.

C’est là que le personnel devient politique (et les parenthèses le rappellent). Lorsque Solnit évoque ses déambulations dans l’espace public, la peur diffuse, les interruptions répétées dans les cercles intellectuels, elle ne livre pas une confession intime, elle documente une réalité collective. Ces expériences, partagées par tant d’autres, forment des données empiriques. Elles montrent que l’espace public n’est pas également accessible, que la crédibilité n’est pas distribuée équitablement, et que les micro-humiliations verbales s’inscrivent sur un continuum de violences plus larges.

Ce qui rend l’approche de Solnit particulièrement puissante, c’est son refus du spectaculaire. Elle choisit la précision plutôt que la colère visible, non par résignation, mais par stratégie. Dans un monde où l’émotion des femmes est disqualifiée, la clarté devient une arme politique. Comme elle l’écrit, « La crédibilité est un outil de survie fondamental ». Cette retenue n’est pas une concession, c’est un choix tactique qui rend l’injustice impossible à ignorer sans révéler ses propres biais.

Pourtant, son œuvre n’est jamais désespérée. Dans ses analyses des mouvements sociaux, Solnit rappelle que le progrès naît rarement du confort. Elle affirme, dans une formule devenue célèbre : « L’espoir n’est pas un billet de loterie que l’on serre sur son canapé en attendant la chance. C’est une hache avec laquelle on défonce des portes en cas d’urgence », Rebecca Solnit. Nommer le mansplaining, questionner les normes, refuser de confondre silence et paix : ce sont autant de coups portés dans ces portes.

Cet article n’est pas un procès, encore moins une invitation à la division. C’est un appel à la lucidité partagée. Comprendre que ces mécanismes sont systémiques permet de déplacer le regard, d’ouvrir des espaces de dialogue, et de construire des relations plus justes. Une fois que l’on peut nommer quelque chose, on peut commencer à le transformer. Et c’est peut-être là, dans cet acte simple et radical à la fois, que commence toute révolution durable.


En savoir plus sur Les petits billets de Letizia

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire