Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Acheter Cher Pour Se Donner Bonne Conscience ?

Acheter Cher Pour Se Donner Bonne Conscience ?

Soldes, Privilèges Et Responsabilités Invisibles

Quand Le Haut De Gamme Rencontre Les Limites De L’Écologie

Il y a, dans l’air des soldes d’hiver, une agitation presque animale. Les vitrines s’illuminent comme des appâts, les chiffres barrés promettent une victoire discrète, et les sacs s’alourdissent au fil des rues. J’ai longtemps cru que mon choix de vêtements de qualité me plaçait à l’abri de cette frénésie. Privilégier la belle coupe, la matière solide, la pièce appelée à durer me semblait une forme de sagesse. Et pourtant, une évidence s’impose aujourd’hui avec une clarté inconfortable : ce choix repose aussi sur un privilège matériel, celui d’avoir les moyens d’acheter plus cher, là où tant d’autres n’ont d’autre option que le bas prix.

Je l’avoue sans détour : le marketing a peu de prise sur moi, la mode encore moins, et l’écologie n’a longtemps été qu’un arrière-plan discret dans mes décisions d’achat. Je cherchais la qualité pour le confort, la longévité et une forme d’esthétique personnelle, pas pour sauver la planète. Cette honnêteté n’a rien d’héroïque. Elle est même révélatrice d’un biais courant : croire que l’on agit bien parce que l’on consomme « mieux », sans interroger ce que « mieux » signifie réellement.

Car le haut de gamme n’échappe pas aux logiques industrielles qui ravagent l’écosystème textile. La surproduction demeure la règle, la multiplication des collections entretient l’illusion du renouvellement nécessaire, et la chaîne de fabrication reste souvent opaque. Le prix élevé apaise la conscience comme un parfum couvre une odeur persistante. Il rassure, il conforte, il donne une impression de responsabilité qui n’est pas toujours fondée.

Une phrase revient souvent dans les analyses critiques du secteur : « Il ne faut pas confondre image de qualité et qualité environnementale », rappelle Manon Richert. Cette distinction, pourtant simple, est politiquement explosive. Elle fissure l’idée selon laquelle consommer plus cher serait déjà consommer mieux. Elle oblige à reconnaître que le problème n’est pas seulement ce que l’on achète, mais le fait d’acheter sans cesse.

La réalité est brutale. L’industrie textile figure parmi les plus polluantes au monde. Elle consomme une eau précieuse, diffuse des substances toxiques, alimente des émissions massives de gaz à effet de serre et repose sur une main-d’œuvre souvent précarisée. Le haut de gamme ralentit parfois ces dérives, mais ne les annule pas. Il s’inscrit dans le même système productiviste, simplement avec des matériaux plus nobles et un récit plus élégant.

Je comprends aujourd’hui que mon rapport à l’achat était confortable parce qu’il restait individuel. Or l’écologie est, par essence, une affaire collective. Acheter une pièce durable est un geste respectable, mais il devient presque anecdotique si l’on ne questionne pas la cadence globale de la production. La sobriété n’est pas une privation, c’est une réconciliation avec la mesure.

Les étiquettes, parfois, murmurent une autre histoire : fibres naturelles, lieux de fabrication, certifications exigeantes. Elles demandent du temps, de l’attention, une forme de vigilance douce mais constante. Lire une étiquette devient alors un acte politique discret. Pourtant, même ce geste reste insuffisant face à un modèle économique fondé sur la croissance infinie dans un monde aux ressources finies (une contradiction structurelle souvent dénoncée par les sciences écologiques).

La seconde main, l’échange, la réparation déplacent le regard. Ils réinscrivent le vêtement dans une durée. Ils rappellent que l’élégance peut naître de la retenue et de l’inventivité, non de l’accumulation. Porter un vêtement déjà vécu, c’est accepter qu’il raconte une histoire qui n’est pas entièrement la nôtre, et c’est peut-être là une des formes les plus délicates de l’écologie.

Acheter moins devient alors un acte de cohérence intérieure. Non par austérité, mais par lucidité. Ce que nous appelons « choix individuel » est toujours traversé par des structures économiques, des récits culturels et des rapports de pouvoir. La responsabilité ne doit pas peser uniquement sur les personnes qui consomment, mais aussi sur les institutions qui régulent, les marques qui produisent et les politiques qui tardent à encadrer.

Je continue d’aimer la qualité. Mais je sais désormais qu’elle n’est pas une garantie morale. Elle est une porte d’entrée possible vers une réflexion plus vaste, non une réponse en soi. L’écologie commence peut-être là : dans ce moment où l’on cesse de se rassurer pour commencer à regarder autrement, avec patience, avec humilité, avec une exigence douce mais persistante.

« La mode la plus durable est celle qui existe déjà dans nos placards », affirme Orsola de Castro. Cette phrase simple agit comme une boussole. Elle ne promet pas un monde parfait, seulement un monde un peu plus attentif, où chaque geste compte parce qu’il s’inscrit dans un récit collectif de modération et de respect du vivant.


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