Quand La Puissance Devient Une Menace Pour L’Éthique Politique
Réinventer Le Bien Commun Dans Un Monde De Rapports De Force
Dans un moment où nos sociétés débattent de l’essence même du bien commun, il est indispensable de questionner non seulement ce que nous voulons, mais comment et pourquoi nous le voulons. L’éthique politique ne se limite pas à ce qui est légal : elle interroge ce qui est juste, soutenable et désirable pour toutes et tous. Or, la domination croissante d’une diplomatie fondée sur la contrainte et la transaction, incarnée de manière particulièrement visible par l’impérialisme des États-Unis, fragilise profondément ces repères normatifs. L’impérialisme américain ne promet pas la stabilité : il prépare une instabilité diplomatique durable, structurée par la peur, la rivalité et la loi du plus fort.
Dès lors que l’on considère la diplomatie comme un espace de responsabilité morale, sa disparition progressive interroge. Joseph Nye rappelait que « La diplomatie repose sur la capacité à obtenir ce que l’on souhaite par l’attraction plutôt que par la coercition ou la rétribution », Joseph Nye. Cette idée portait une ambition profondément démocratique : faire de la culture, des valeurs et du droit des instruments de pacification. Aujourd’hui, ce projet est affaibli par une logique où la force militaire, les sanctions économiques et la pression stratégique remplacent le dialogue normatif. (Ce basculement ne relève pas d’un simple changement tactique, mais d’une transformation morale de l’action internationale.)
L’impérialisme américain ne se manifeste plus uniquement par l’occupation ou l’ingérence directe, mais par une capacité à structurer l’ordre mondial selon des intérêts nationaux immédiats, souvent au détriment des équilibres collectifs. Cette diplomatie transactionnelle, fondée sur l’échange d’armes contre des ressources ou d’alliances contre des concessions économiques, réduit la politique étrangère à une comptabilité de puissance. Or, une politique privée de boussole éthique n’est jamais neutre : elle légitime l’idée que la force prime sur le droit et que la sécurité des plus puissants vaut davantage que la dignité des plus vulnérables.
Il convient ici de distinguer morale et éthique. La morale renvoie à des règles établies, parfois figées, tandis que l’éthique engage une réflexion permanente sur la justesse de nos choix. En politique, cette distinction est décisive. Agir moralement consiste à respecter la loi ; agir éthiquement suppose de questionner la loi elle-même lorsqu’elle produit de l’injustice. Lorsque l’impérialisme américain soutient des régimes autoritaires au nom de la stabilité ou de l’accès aux ressources, il agit peut-être dans un cadre légal, mais certainement pas dans un horizon éthique cohérent avec les valeurs démocratiques qu’il revendique.
Cette tension révèle une contradiction profonde des sociétés libérales : proclamer l’égalité, la liberté et la dignité humaine, tout en acceptant une diplomatie fondée sur la domination. L’instabilité diplomatique actuelle n’est pas un accident ; elle est la conséquence logique d’un monde où la puissance a remplacé la confiance comme principe d’organisation. Dans ce cadre, la laïcité, la justice sociale et les libertés fondamentales deviennent fragiles, car elles ne peuvent prospérer durablement dans un environnement international régi par la peur et la contrainte.
Il serait pourtant simpliste d’opposer naïvement éthique et sécurité. La responsabilité politique consiste précisément à tenir ensemble ces deux exigences. La sécurité sans éthique devient oppression ; l’éthique sans sécurité devient impuissance. La difficulté, mais aussi la grandeur de l’action publique, réside dans cette tension. Refuser l’impérialisme américain ne signifie pas nier les enjeux géopolitiques, mais affirmer que la puissance doit rester subordonnée au droit, et non l’inverse.
Cette réflexion engage aussi une responsabilité collective. Interroger l’impérialisme, ce n’est pas seulement critiquer une superpuissance : c’est questionner notre propre tolérance à la domination lorsque celle-ci nous rassure ou nous avantage. Dès lors que l’on accepte que la stabilité puisse être imposée par la force, on renonce à l’idée même de justice internationale. Et cette renonciation finit toujours par se retourner contre les sociétés qui la cautionnent.
L’enjeu n’est donc pas de restaurer une diplomatie naïve, mais de réaffirmer une diplomatie éthique, où la puissance demeure un outil, jamais une finalité. Une politique étrangère juste ne cherche pas seulement à protéger des intérêts, mais à rendre le monde habitable pour celleux qui n’ont pas la force de se défendre. C’est à cette condition que la démocratie conserve sa crédibilité, non comme discours, mais comme pratique vivante du bien commun.







Laisser un commentaire