Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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La Vendetta Comme Ombre Du Destin

La Vendetta Comme Ombre Du Destin

Entre Héritage Tragique et Cercle de Violence

Alain Orsoni : Une Histoire Politique et Familiale Marquée par le Destin Corse

Il y a des morts qui ne s’éteignent pas. Elles s’installent dans l’air, dans la poussière des chemins, dans la respiration lente des villages. La disparition d’Alain Orsoni, abattu lors de l’enterrement de sa mère, appartient à cette catégorie de tragédies qui ne surprennent plus vraiment, mais qui laissent pourtant une trace durable, presque minérale. Un homme tombe, et avec lui retombe un pan entier de l’histoire corse, chargé de violence ancienne et de silences jamais refermés.

Dans quelques échanges récents avec des proches corses, un mot est revenu, presque malgré lui : « Vendetta ». Un mot lourd, sombre, chargé d’un héritage trouble, mêlant mémoire de l’honneur et poussière de sang ancien. Pour ma part, je fais mienne cette phrase qui traverse les siècles avec une lucidité implacable : « Avant de te lancer dans un voyage de vengeance, creuse deux tombes », Confucius. Elle ne condamne pas, elle constate. Elle dit que toute vengeance contient déjà sa propre perte, qu’elle creuse deux absences au lieu d’une.

La Corse, depuis des décennies, vit dans cette tension fragile entre lutte politique, criminalité organisée et fidélité aux loyautés familiales. Alain Orsoni n’était pas seulement une figure politique. Il était un fragment de cette histoire complexe, un corps traversé par les lignes de fracture d’une île où le passé refuse souvent de s’éteindre. Son parcours raconte moins une destinée individuelle qu’un mouvement collectif, où l’engagement, la violence et la fidélité s’entrelacent jusqu’à devenir indissociables.

On dit qu’un seul coup de feu a suffi. Un bruit sec, net, presque discret. Puis le silence. Un silence qui n’est jamais vide, mais chargé de ce que chacun sait sans vouloir le dire. (La violence en Corse ne surgit jamais de nulle part ; elle arrive toujours portée par une longue mémoire.) Elle est une phrase commencée il y a longtemps, dont chaque génération ajoute un mot, parfois sans le vouloir.

Il y a quelque chose de tragique dans ce mécanisme. Non pas une tragédie spectaculaire, mais une tragédie lente, faite d’habitudes, de fidélités, de peurs muettes. La vendetta n’est pas seulement un acte, elle est une façon de respirer le monde, une manière de répondre au manque par l’effacement d’un autre. Elle est ce mouvement par lequel la douleur cherche à se soulager et ne fait que s’étendre.

Le parcours d’Alain Orsoni rappelle combien la frontière entre engagement politique et basculement dans l’illégalité peut devenir poreuse lorsque l’histoire se referme sur elle-même. Les travaux de chercheuses et chercheurs sur le nationalisme corse, sur la criminalité organisée insulaire et sur la mémoire collective montrent tous la même chose : quand une société ne parvient plus à transformer ses conflits en paroles, elle finit par les inscrire dans les corps.

Dans cette logique, l’assassinat n’est pas seulement une fin. C’est une continuité. Il ne clôt rien, il prolonge. Il alourdit. Il confirme ce que chacun redoute en silence : qu’aucune mort n’est vraiment la dernière. Que chaque tombe en appelle une autre. (La fatalité n’est pas une malédiction mystique ; elle naît de l’impossibilité d’imaginer une sortie.)

Il y a, dans cette histoire, une douleur plus large que celle d’un individu. C’est celle d’une société qui semble parfois condamnée à regarder ses enfants tomber au nom de fidélités trop lourdes pour être déposées. La vendetta ne protège pas l’honneur, elle l’enterre lentement, couche après couche. Elle transforme l’identité en poids, la mémoire en dette, la loyauté en prison.

Alors demeure ce sentiment étrange, presque immobile, que ce qui s’est produit devait arriver. Non par nécessité morale, mais par fatigue historique. Comme si les gestes s’étaient transmis plus vite que la capacité à les interroger. Comme si le temps, au lieu de guérir, avait seulement appris à répéter.

Et l’on reste là, face à cette tombe de plus, avec l’intuition que deux autres se dessinent déjà quelque part dans l’ombre.


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