Une Nostalgie Impériale Qui Se Pare De Modernité
Quand La Puissance Se Déclare Sans Masque
« L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie », écrivait Mark Twain. Aujourd’hui, ce bégaiement prend la forme d’un pouvoir qui assume sans détour sa fascination pour un passé où la richesse de quelques-uns valait davantage que la dignité de toutes et tous. Avec Donald Trump, ce n’est pas seulement une orientation politique qui se durcit, c’est une vision du monde qui s’exhibe, décomplexée, brutale et profondément hiérarchisée.
Depuis aussi loin que ma mémoire politique remonte, les États-Unis se sont construits comme une puissance prédatrice, capable d’absorber les ressources, les savoirs et les richesses du monde sans jamais regarder derrière eux. Ils ont façonné le chaos lorsque cela servait leurs intérêts : coups d’État en Amérique latine, interventions militaires sous couvert de démocratie, instrumentalisation des conflits régionaux, sanctions économiques comme armes politiques (autant de stratégies documentées depuis la guerre froide). Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas la méthode, mais la franchise. Donald Trump ne cache plus ce que d’autres administrations enveloppaient de langage diplomatique. Il revendique la domination comme une vertu.
L’invocation répétée de l’« âge d’or » américain, ce Gilded Age de la fin du XIXe siècle, est révélatrice. Cette période, marquée par l’enrichissement spectaculaire de quelques industriels et banquiers, fut aussi celle d’inégalités abyssales, de conditions de travail inhumaines et d’une corruption endémique. Daron Acemoğlu et Simon Johnson rappellent combien cette prospérité reposait sur la concentration extrême du pouvoir économique. « Le progrès technologique ne garantit jamais une prospérité partagée sans institutions démocratiques solides », écrivent-ils, soulignant que la richesse n’est jamais neutre dans sa répartition.
Aujourd’hui, Trump ressuscite ce modèle en plaçant des milliardaires au cœur de l’appareil d’État et en glorifiant la réussite individuelle comme unique boussole politique. L’argent redevient non seulement un moyen, mais une justification morale. Cette logique s’exprime dans la remise en cause des politiques de diversité, d’équité et d’inclusion, y compris pour des entreprises étrangères travaillant avec l’administration fédérale. Ce geste n’est pas anodin : il signifie que les valeurs américaines ne sont plus présentées comme universelles, mais comme impératives et exportables par contrainte.
Nous assistons ainsi à une forme d’ingérence idéologique. Exiger d’entreprises européennes qu’elles renoncent à des politiques inclusives pour commercer avec Washington revient à imposer une vision politique à des sociétés qui ne relèvent pas de la souveraineté américaine. Ce n’est plus seulement du commerce, c’est de la normalisation culturelle par la puissance.
À celleux qui objectent que cette stratégie vise à réindustrialiser les États-Unis et à protéger les classes populaires, il faut répondre avec rigueur. Les données économiques montrent que les déficits commerciaux américains n’ont jamais empêché la croissance ni l’innovation. La domination du dollar et l’attractivité financière de Wall Street ont longtemps compensé ces déséquilibres. La guerre commerciale actuelle ressemble moins à une politique sociale qu’à un geste symbolique, destiné à nourrir un récit nationaliste.
Plus encore, le récit selon lequel les États-Unis seraient « arnaqués » par le reste du monde relève de la fiction politique. L’Union européenne, souvent accusée d’exploiter l’Amérique, connaît une croissance plus faible, des investissements plus prudents et une dépendance stratégique accrue. Qui, dès lors, profite réellement du système international ?
La vérité est plus inconfortable. Nous sommes face à une puissance qui n’essaie plus de se justifier moralement. Elle affirme que la force crée le droit. Dans ce contexte, Trump n’est pas une anomalie : il est la version explicite d’une longue tradition impériale.
Ce qui nous concerne, en Europe, n’est pas seulement la critique d’un dirigeant étranger. C’est la nécessité de choisir ce que nous défendons. Voulons-nous d’un monde gouverné par la compétition brute, où la solidarité devient une faiblesse ? Ou voulons-nous affirmer qu’une autre voie est possible, fondée sur la coopération, la justice sociale et la responsabilité écologique ?
La question n’est donc pas de savoir si Trump choque. La vraie question est de savoir si nous acceptons qu’il dise tout haut ce que tant d’autres ont pratiqué tout bas.






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