Écoféminisme, Accueil Et Désobéissance Douce
Pour Que Les Corps Rejetés Trouvent Encore Un Refuge
Il m’est arrivé, plus d’une fois, d’accueillir chez moi des jeunes femmes, lesbiennes ou bisexuelles, mises à la porte du domicile familial. Elles arrivaient souvent avec un sac trop léger pour contenir toute la violence qu’elles venaient de traverser. Un manteau mal fermé, des mains tremblantes, ce regard qui cherche à la fois la sortie et un appui. Juste un toit pour quelques jours et une oreille attentive, et j’ai vu renaître le sourire sur leurs visages. Comme on voit une plante fanée se redresser après l’averse. Le vivant connaît la résilience, pour peu qu’on lui offre un sol où s’ancrer.
Dans ces instants, je comprends avec une clarté presque douloureuse que la famille, censée être un écosystème protecteur, peut devenir un territoire hostile. Loin d’être un accident individuel, ce rejet s’inscrit dans une logique de normalisation qui traverse nos sociétés. Les corps qui s’écartent de l’ordre hétérosexuel, cisgenre et patriarcal sont traités comme des anomalies à corriger ou à effacer.
(Et cette violence n’a rien d’abstrait : elle se vit dans la chair, dans l’insomnie, dans la peur de ne plus avoir nulle part où aller.)
Accueillir devient alors un geste politique. Offrir un espace sûr, c’est interrompre la chaîne de la domination. C’est refuser la continuité d’un système qui hiérarchise les existences comme il hiérarchise les territoires et les ressources naturelles. Car la même logique qui exploite les sols jusqu’à l’épuisement exploite les corps minorisés jusqu’à la rupture. Tout doit être rentable, productif, conforme. Le reste est sacrifié.
L’écoféminisme m’a appris que prendre soin n’est pas un supplément d’âme, mais une force de transformation radicale. Ouvrir sa porte, partager un repas chaud, écouter sans juger, ce sont des gestes modestes en apparence, mais ils s’opposent frontalement à une culture de l’exclusion. Ils disent que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse, mais une vérité du vivant. Et que la protection mutuelle est une écologie en acte.
Je repense souvent à cette phrase de Sarah Schulman : « L’homophobie n’est pas seulement une peur, c’est un système de plaisir fondé sur la supériorité ». Cette supériorité fonctionne comme une extraction : on retire à l’autre sa dignité pour nourrir sa propre position sociale. Comme on rase une forêt pour affirmer une domination économique. Dans les deux cas, c’est la même brutalité tranquille, la même certitude de légitimité.
Les jeunes que j’ai accueillies ne demandaient pas la pitié. Elles demandaient la reconnaissance. Un regard qui ne mesure pas leur valeur à l’aune de la conformité familiale. Un espace où leur amour n’est pas toléré, mais respecté. Ces moments m’ont appris que la famille choisie n’est pas un repli, mais une réinvention du lien. Elle fonctionne comme une clairière : un espace ouvert, fragile, mais vivant, où l’on respire enfin.
Bien sûr, ces gestes ne suffisent pas à eux seuls. Ils doivent s’inscrire dans une responsabilité collective. La prévention des violences intrafamiliales passe par l’éducation, la formation des professionnel·les, la reconnaissance juridique de ces violences spécifiques. Elle passe aussi par un changement culturel profond : apprendre à ne plus confondre autorité et contrôle, amour et domination, protection et normalisation.
(Et il faut le dire avec douceur mais fermeté : aimer un enfant, c’est aimer sa liberté.)
Je crois à une politique du soin. Une politique qui ne se contente pas de réparer les dégâts, mais qui transforme la manière même dont nous concevons nos relations. Accueillir, c’est désobéir à l’ordre de la dureté. C’est refuser la sécheresse affective comme horizon commun. C’est affirmer que nos maisons peuvent devenir des biotopes de résistance, où les corps blessés retrouvent la possibilité de pousser, de fleurir, autrement.
L’écoféminisme n’est pas une théorie lointaine. Il vit dans ces gestes discrets. Il murmure que penser autrement est possible, que le soin est un acte politique, et que chaque espace protégé, aussi modeste soit-il, fissure la violence systémique.
Sources :
- Les liens qui empêchent – L’homophobie familiale et ses conséquences – 2024
- Santé mentale des jeunes LGBT+ – 2025
- État des lieux de la situation des personnes LGBT+ en France – 2023
- Observatoire des vulnérabilités queers – 2024






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