Entre Héritage Politique Et Reconfigurations De Pouvoir
Autonomisme, Criminalité Organisée Et Logiques De Domination
Je me suis toujours demandé si le clanisme d’antan était toujours présent, parce que cela ressemble par trop à ce qui se passe d’un côté avec les mouvements autonomistes et de l’autre avec la mainmise d’une mafia sur l’île. Cette interrogation ne relève ni de la nostalgie ni de l’accusation hâtive. Elle ouvre un espace de réflexion sociologique sur la manière dont un système ancien de relations sociales et politiques peut se transformer sans nécessairement disparaître. Le clanisme corse n’est pas seulement une survivance folklorique ; il constitue une matrice de pratiques et de représentations qui continue d’informer les rapports de pouvoir.
Historiquement, le clanisme s’inscrit dans une logique de patronage méditerranéen, où la protection, l’allégeance et l’échange de services structurent la vie politique. Les caporali, chefs de guerre élus par les communautés locales, ont laissé place à des figures intégrées aux institutions républicaines (maires, conseillers généraux, députés), sans que la logique relationnelle du pouvoir ne soit fondamentalement remise en cause. Le pouvoir s’y construit moins par l’adhésion à une idéologie que par l’inscription dans des réseaux d’interconnaissance, de loyauté et de dépendance. C’est ce que rappelle la formule devenue classique, rapportée par Paul Bourde, lorsqu’un notable affirmait : « Autrefois, ils nous suivaient à la guerre ; aujourd’hui, ils nous suivent au scrutin ». Elle dit la continuité d’un rapport personnel à l’autorité, transposé du champ militaire au champ électoral.
Pour comprendre ce phénomène, il est utile de mobiliser plusieurs concepts sociologiques. L’habitus désigne l’ensemble des dispositions intériorisées qui orientent les comportements sans passer par une décision consciente. Dans un contexte clanique, il façonne une manière de percevoir la politique comme un espace d’obligations réciproques plus que comme un lieu de délibération collective. Le capital social, quant à lui, renvoie aux ressources tirées des réseaux relationnels. Dans les sociétés marquées par le clanisme, ce capital peut devenir plus décisif que le capital culturel ou politique. Enfin, la domination s’exerce moins par la contrainte que par l’évidence sociale : on soutient « son » camp parce que cela va de soi.
C’est ici que la comparaison avec certaines formes contemporaines d’autonomisme et avec l’emprise de la criminalité organisée devient pertinente, à condition d’éviter tout amalgame. Les mouvements autonomistes relèvent d’une histoire politique spécifique, portée par des revendications culturelles, linguistiques et institutionnelles légitimes. Toutefois, lorsque l’appartenance militante se transforme en affiliation quasi obligée, lorsque la loyauté prime sur la discussion, une logique clanique réapparaît sous une forme idéologisée. La mafia, de son côté, constitue une radicalisation criminelle de cette même structure relationnelle : elle repose sur la protection, la peur, la dette et le silence, soit une version coercitive et violente du patronage.
Ces deux phénomènes montrent que le clanisme n’est pas seulement un vestige du passé. Il est un mode d’organisation sociale capable de se recomposer dans des contextes très différents. Comme l’écrivait Pierre Bourdieu, « la domination la plus efficace est celle qui s’exerce avec la complicité tacite de celleux qui la subissent ». Cette phrase éclaire la manière dont des structures héritées peuvent perdurer sans contrainte explicite, par simple continuité des normes et des attentes sociales.
Il serait pourtant réducteur de voir dans la société corse une simple reproduction de ces logiques. Les transformations sociales, l’élévation du niveau de formation, la circulation accrue des idées et la diversification des trajectoires individuelles introduisent des lignes de fracture. Le clanisme coexiste désormais avec des aspirations démocratiques plus exigeantes, fondées sur l’égalité, la transparence et l’autonomie du jugement. Cette tension constitue un objet sociologique majeur, car elle met en lumière les contradictions internes d’une société en transition.
Mon questionnement initial ne cherche donc pas à condamner, mais à comprendre. Se demander si le clanisme est toujours là, c’est interroger la manière dont une culture politique se transforme sous la pression de nouveaux enjeux. C’est aussi refuser l’illusion d’une rupture nette entre passé et présent. Les formes changent, les structures se déplacent, mais certaines logiques profondes demeurent. L’enjeu n’est pas de les nier, mais de les rendre visibles, afin de permettre une réappropriation consciente du politique comme espace commun, ouvert et réellement démocratique.







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