Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Écrire Pour Ne Pas Mourir

Écrire Pour Ne Pas Mourir

Quand Les Mots Deviennent Un Lieu De Respiration

De La Détresse Muette À La Reconstruction Intérieure

Le jour où un parent meurt, quelque chose se fend à l’intérieur. Le monde ne s’effondre pas toujours dans le bruit : parfois, il explose en silence. Il arrive alors que la colère, la sidération et des pensées sombres colonisent chaque espace mental. Dans ces moments-là, parler ne suffit pas. Les mots restent coincés dans la gorge, ou se dissolvent avant même d’avoir pris forme. C’est souvent là que commence le phénomène que j’observe depuis des années : l’écriture comme ultime point d’ancrage face à l’effondrement psychique.

Le deuil traumatique fait partie de ces expériences qui désorganisent profondément l’appareil émotionnel. La psychologie contemporaine le montre : lorsque la perte est brutale, l’esprit cherche désespérément un moyen de contenir l’intensité affective. Sans contenant, l’émotion déborde et devient envahissante, parfois dangereuse. Les pensées intrusives, les ruminations et le sentiment d’absurdité s’installent. Dans ces états, les échanges thérapeutiques classiques peuvent rester inopérants : ni les mots de la personne en souffrance, ni ceux de la professionnelle ne parviennent à apaiser.

C’est précisément dans cet espace de saturation que l’écriture intervient comme médiation. Écrire oblige à ralentir, à transformer l’émotion brute en matière symbolique. Les travaux de James Pennebaker ont montré que le fait de coucher sur le papier des pensées non filtrées, puis progressivement organisées, active des mécanismes cognitifs essentiels : mise à distance, structuration du vécu, intégration narrative. Le cerveau ne traite plus seulement la douleur ; il commence à lui donner une forme, donc une limite.

Dans les pratiques cliniques, cette progression est souvent la même : d’abord l’écriture en vrac, presque chaotique, puis la hiérarchisation des pensées, enfin leur affinage. Ce passage du chaos à l’ordre n’est pas esthétique : il est neuropsychologique. Il mobilise les fonctions exécutives, redonne un sentiment de contrôle et diminue l’intensité émotionnelle. Peu à peu, la détresse cesse d’être un gouffre sans fond et devient un territoire que l’on peut explorer sans s’y perdre.

Mon opinion est claire : l’écriture thérapeutique n’est ni un simple exutoire ni une activité de développement personnel. C’est un acte de survie psychique quand la parole échoue. Elle transforme la douleur en trace, la pensée noire en phrase, l’impuissance en mouvement. Comme l’écrivait Graham Greene : « Écrire est une forme de thérapie. Parfois, je me demande comment ceux qui n’écrivent pas peuvent échapper à la folie, à la mélancolie, à la panique et à la peur inhérentes à la condition humaine ». Cette phrase ne relève pas de la littérature : elle décrit un mécanisme humain fondamental.

Sur le plan social, l’écriture joue aussi un rôle discret mais essentiel. Elle restaure une continuité biographique là où le trauma a créé une fracture. Elle permet de transmettre, de partager, parfois simplement de rester en lien avec soi-même. Contrairement à une idée répandue, écrire n’isole pas : cela prépare souvent un retour plus apaisé vers l’autre.

La question demeure ouverte : que se passerait-il si l’on considérait l’écriture non comme un luxe culturel, mais comme un outil de santé mentale accessible ? Peut-être apprendrions-nous plus tôt à écrire pour vivre, plutôt que d’attendre d’écrire pour ne pas mourir.


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