Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Je Ne Suis Pas Une Bonne Patiente

Je Ne Suis Pas Une Bonne Patiente

Entre Mémoire Du Corps Et Discours Public

Quand La Prévention Devient Une Épreuve Intime

Je ne suis pas une bonne patiente, j’en conviens. Mon excuse ? La mort de mon père d’une maladie nosocomiale en 23 jours à 39 ans m’a rendue nosocoméphobe et iatrophobe. Cette phrase, je la porte comme une confession et comme une protection. Elle contient à la fois une lucidité sur mes résistances et une blessure qui ne s’est jamais vraiment refermée. Depuis, je ne fais plus confiance au laïus que distillent les affiches de santé publique, même si elles sont parfois pertinentes. Elles me parlent comme on parle à une personne raisonnable, disciplinée, confiante. Or je suis devenue tout l’inverse : prudente jusqu’à la fuite, vigilante jusqu’à l’angoisse.

Les affiches de santé publique occupent nos murs avec leurs couleurs douces et leurs injonctions aimables. Elles disent : annulez vos rendez-vous, lavez-vous les mains, ne surchargez pas les urgences. Elles semblent anodines, mais elles dessinent une figure implicite du « bon patient » : calme, prévoyant, docile, coopératif. Derrière leur ton rassurant se cache une norme. Elles ne se contentent pas d’informer, elles prescrivent une manière d’être au monde, une manière d’habiter son corps et la maladie.

D’un point de vue psychologique, ces messages jouent sur plusieurs ressorts profonds : le besoin d’appartenance, la peur d’être jugée irresponsable, le désir de bien faire. Ils activent une morale du comportement plus qu’une compréhension des situations. Pour une personne qui, comme moi, a connu une rupture brutale de confiance envers l’institution médicale, ces affiches deviennent parfois des rappels silencieux de ce qui a été perdu : la sécurité, la confiance, l’évidence de se remettre entre des mains soignantes.

La psychologie du traumatisme nous apprend que le corps se souvient même quand l’esprit voudrait oublier. Une expérience médicale violente peut transformer un lieu de soin en espace de danger symbolique. La nosocoméphobie et l’iatrophobie ne sont pas des caprices. Elles sont des réponses adaptatives à une histoire où la vulnérabilité a été trahie. Elles disent : protège-toi, reste à distance, méfie-toi des promesses trop simples.

Or les affiches ne parlent jamais de cela. Elles parlent à une personne abstraite, idéale, équipée de ressources émotionnelles, sociales et cognitives suffisantes pour suivre les consignes. Elles oublient les deuils, les traumas, les barrières linguistiques, la précarité, l’épuisement psychique. Elles construisent un monde où tout dépendrait de la volonté individuelle, comme si la santé était un choix rationnel, presque une performance morale.

Michel Foucault l’a formulé avec une clarté saisissante : « Le pouvoir produit du réel ; il produit des domaines d’objets et des rituels de vérité », Michel Foucault. Les affiches participent de ce pouvoir discret. Elles produisent une vérité sociale où la responsabilité repose avant tout sur la personne malade ou potentiellement malade. Elles transforment un droit collectif en devoir individuel.

Je ne rejette pas en bloc ces messages. Certaines campagnes sont utiles, nécessaires, parfois même salvatrices. Mais je refuse qu’elles deviennent des instruments de culpabilité. Je refuse qu’elles fassent taire les histoires singulières, les peurs légitimes, les cicatrices invisibles. Être une « mauvaise patiente » n’est pas toujours un manque de civisme. C’est parfois la trace d’un amour perdu trop tôt, d’une confiance brisée, d’un corps qui a appris à se méfier pour survivre.

Peut-être qu’une communication en santé réellement humaine commencerait par cette phrase silencieuse : je te crois, même quand tu doutes. Elle ne dirait pas seulement quoi faire, mais reconnaîtrait ce qui empêche parfois d’agir. Elle n’opposerait pas les « bons » et les « mauvais » comportements, mais ouvrirait un espace où la fragilité aurait droit de cité.

Et si, au lieu de nous demander d’être de bonnes patientes et de bons patients, on nous invitait simplement à être des personnes respectées dans leur histoire, leur peur et leur dignité ?


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