Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Tarot En Ligne Et Crédulité Numérique

Tarot En Ligne Et Crédulité Numérique

Quand Le Bateleur Devient Community Manager

Ou L’Art De Prédire L’Avenir En Format Vertical

Je me suis amusée à aller tester la « crédulité » en ligne. Une expérience scientifique, à sa façon, qui ne nécessite ni blouse blanche ni microscope, seulement une connexion internet et une tolérance modérée à l’absurde. On y découvre une forêt luxuriante de tarologues-influenceurs et tarologues-influenceuses, où chaque carte tirée semble promettre une métamorphose existentielle en trois stories et un paiement sécurisé. On pourrait presque croire que le salut intérieur se télécharge en haute définition.

À l’écran, tout est parfaitement huilé. Une bougie stratégique, une voix douce, un fond musical vaguement céleste et ce vocabulaire devenu une langue morte avant même d’avoir vécu : « énergie », « alignement », « vibration », « transformation ». On ne sait plus très bien si l’on consulte un tarot ou une publicité pour un spa cosmique. Pourtant, la promesse est sérieuse : mieux se connaître, mieux vivre, mieux choisir. Rien que ça. À croire que le libre arbitre a été sous-traité à l’algorithme.

Le plus fascinant n’est pas tant la mise en scène que la conviction tranquille avec laquelle elle est reçue. Comment, au troisième millénaire, peut-on encore croire aux salades sauce boniment qu’éructent ces sites d’escrocs en tous genres ? La question est perfide, j’en conviens. Mais comment s’en étonner quand l’existence de dieu a déjà formaté les cerveaux depuis des siècles ? La crédulité est une valeur patrimoniale, soigneusement entretenue, transmise comme une recette de famille. Le tarot en ligne n’en est que la version numérique, optimisée et monétisée.

Historiquement, le tarot a connu un virage intéressant à partir des années 1960, lorsqu’il est devenu un outil de projection psychologique plutôt qu’un oracle autoritaire. Alejandro Jodorowsky, qui a beaucoup contribué à cette relecture symbolique, rappelait : « Le tarot ne dit pas quoi faire, il met en lumière ce qui est déjà là ». Alejandro Jodorowsky. Une phrase admirablement sobre, qui a depuis été recyclée, remixée et parfois diluée dans un marketing de la révélation instantanée. Entre la mise en lumière et la mise en scène, la frontière est devenue poreuse.

Sur les réseaux, la carte ne suggère plus, elle promet. Elle ne questionne plus, elle rassure. Elle n’ouvre plus un espace de réflexion, elle ferme une vente. Le tarot, outil symbolique exigeant, devient un produit de consommation émotionnelle rapide. On y achète un sentiment de maîtrise, un fragment d’assurance, un ersatz de profondeur existentielle. Comme une boisson énergisante pour l’âme, sans garantie sur les effets secondaires.

Les formats imposent leur loi. Les vidéos doivent être courtes, visuelles, immédiatement séduisantes. Quelque chose de long n’a en général pas d’impact, disent les spécialistes de l’algorithme. C’est vrai. La complexité n’a jamais fait bon ménage avec la rentabilité. L’introspection demande du temps, or le temps est l’ennemi juré du scroll infini. Résultat : une spiritualité condensée, sucrée, prête à consommer, qui ressemble davantage à une confiserie qu’à un chemin intérieur.

On invoque souvent le libre arbitre pour se donner bonne conscience. La personne consultante reste responsable, dit-on. C’est exact, théoriquement. Mais lorsque tout est présenté comme une évidence cosmique, une guidance incontournable, une vérité intuitive, la responsabilité devient un concept décoratif. On ne décide plus, on obéit à une ambiance.

Reste l’esthétique. Les cartes sont belles, colorées, gothiques, antiques ou humoristiques. Elles décorent les écrans comme des bijoux ésotériques. L’image a remplacé le symbole, la mise en scène a supplanté le sens. C’est charmant, parfois inventif, souvent répétitif. Et l’authenticité, si souvent brandie, finit par ressembler à une option marketing parmi d’autres.

Au fond, la relation entre tarologue et consultant·e s’est métamorphosée. On ne consulte plus une personne, on consomme une expérience. On n’explore plus un questionnement, on valide une ambiance. Le mystère a été rationalisé, scénarisé, vendu en pack.

Le point culminant est là : nous vivons dans une époque qui se prétend rationnelle, scientifique, critique, et qui se jette pourtant avec une ferveur intacte dans les bras de nouvelles croyances clés en main. La foi n’a pas disparu, elle a changé de filtre Instagram.

Et je referme cette exploration avec une indulgence feinte. Après tout, croire que trois cartes tirées à la va-vite peuvent réparer une vie entière est peut-être une forme d’optimisme. Un optimisme fragile, coûteux, mais touchant. Comme une prière moderne, sans dieu, mais avec paiement en ligne.

Le tarot en ligne, c’est un peu comme un fast-food spirituel : rapide, sucré, et ça laisse un goût étrange après coup. Mais bon, qui a encore le temps pour une vraie introspection quand l’algorithme nous promet l’illumination en 3 stories ? ✨


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