Inclusion Ou Fragmentation Silencieuse ?
Quand L’Organisation Du Travail Redessine Les Rapports De Pouvoir
La transformation actuelle du travail, portée par la loi RTH et par la généralisation du travail hybride, n’est pas une simple évolution technique ou organisationnelle : elle engage une redéfinition profonde du contrat social. Ce qui se joue, derrière les discours d’inclusion et de modernité, est une recomposition des hiérarchies professionnelles, des formes de reconnaissance sociale et des rapports au collectif. Loin d’ouvrir mécaniquement un espace d’émancipation, cette dynamique semble parfois produire une société du travail plus segmentée, où la flexibilité devient un principe supérieur et la singularité humaine un paramètre à administrer. La question n’est donc pas seulement celle de l’accès à l’emploi, mais celle de la forme de société que ces politiques façonnent en silence.
La loi RTH s’inscrit dans une histoire longue, celle de la reconnaissance progressive du handicap comme enjeu de citoyenneté et non de simple assistance. Depuis la loi de 1987 sur l’obligation d’emploi jusqu’à la réforme de 2005 consacrant l’égalité des droits, l’État français affirme que le travail constitue un pilier de l’intégration sociale. Mais cette ambition s’est progressivement recomposée sous l’effet d’une logique gestionnaire. La RQTH est devenue un outil de catégorisation administrative, destiné à organiser l’accès différencié à l’emploi dans un marché du travail déjà fortement hiérarchisé. Le handicap n’est plus seulement un droit à compenser, il devient une variable de gouvernance.
Dans le même temps, le travail hybride s’est imposé comme norme implicite de modernité. Présenté comme une promesse de liberté, d’autonomie et de conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle, il redessine en réalité les frontières du collectif de travail. La distance physique devient distance sociale, et l’organisation du travail s’individualise sous couvert de souplesse. Les personnes dont la situation impose un encadrement, un accompagnement ou une présence collective forte se retrouvent souvent assignées à des formes de travail plus précaires, plus isolées, moins visibles dans l’espace institutionnel.
Ce double mouvement – gestion administrative du handicap et individualisation numérique du travail – produit une France du travail à plusieurs vitesses. D’un côté, des profils hautement autonomes, valorisés pour leur adaptabilité et leur capacité à se mouvoir dans des environnements hybrides. De l’autre, des personnes dont la singularité corporelle, cognitive ou sociale est perçue comme un coût organisationnel. L’inclusion proclamée devient alors conditionnelle : elle dépend de la capacité à se conformer aux normes productives existantes.
Hannah Arendt rappelait que « Le travail ne crée pas le monde, il entretient la vie », soulignant ainsi que l’activité humaine ne se réduit jamais à sa seule utilité économique. Cette citation, aujourd’hui signée Hannah Arendt, résonne avec une acuité particulière dans un contexte où le travail est de plus en plus conçu comme un ensemble de performances mesurables, détachées de leur dimension relationnelle et créative. La créativité collective, pourtant essentielle à toute société vivante, tend à se dissoudre dans une organisation fragmentée des tâches et des existences professionnelles.
Les acteurs de cette transformation sont identifiables. L’État cherche à concilier inclusion et maîtrise budgétaire, en privilégiant des dispositifs standardisés et quantifiables. Les entreprises intègrent la RTH comme un paramètre de conformité réglementaire, plus que comme une invitation à repenser l’organisation du travail. Les institutions intermédiaires organisent l’accompagnement, mais dans un cadre contraint par des objectifs de performance. Les personnes concernées, elles, se trouvent prises dans un système où leur reconnaissance dépend de leur capacité d’adaptation plus que de la transformation des normes.
Cette configuration produit un effet politique majeur : elle déplace la responsabilité de l’inclusion de la collectivité vers l’individu. L’effort est attendu de celleux qui doivent s’ajuster, se former, se rendre compatibles avec un monde du travail pensé sans elles et eux. Le handicap devient alors non plus un révélateur des limites du système productif, mais une exception à gérer.
Une autre voie serait pourtant possible. Elle consisterait à considérer le handicap comme un analyseur critique du travail contemporain. Repenser les rythmes, la temporalité, la coopération, la valeur accordée à la présence humaine plutôt qu’à la seule performance chiffrée permettrait de refonder un espace de créativité collective. Le travail hybride pourrait alors devenir un outil de pluralité, et non un instrument de segmentation.
Ce qui inquiète profondément dans la trajectoire actuelle, ce n’est pas seulement la fragilisation de certaines catégories de personnes, mais la perte progressive d’un imaginaire commun du travail comme lieu de création sociale. Une société qui organise son économie autour de l’adaptabilité permanente et de la gestion des différences risque de perdre ce qui fait sa cohésion : la capacité à produire du commun à partir de la diversité.
La loi RTH et le nouveau contrat social du travail hybride posent ainsi une question politique centrale : voulons-nous une économie qui administre les singularités, ou une économie qui se transforme pour leur faire place ? Derrière l’inclusion affichée se joue, peut-être, une acceptation tacite de la fragmentation sociale comme horizon normal du progrès.







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