Quand La Dureté Devient Un Langage Ordinaire
Réapprendre La Profondeur Dans Un Temps Accéléré
Il y a des jours où tout semble aller trop vite, comme si la réalité nous glissait entre les doigts sans jamais se déposer vraiment. Dans ces moments-là, je ressens une impression diffuse mais persistante : quelque chose se durcit dans notre manière collective d’exister, comme si la société avançait en effaçant, sans s’en rendre compte, les leçons patiemment apprises par celleux qui nous ont précédé·e·s. Une forme de mémoire sensible se dissout, et avec elle, notre capacité à prendre soin du monde et des autres.
Nous vivons dans une époque où l’efficacité, la transparence et l’instantanéité sont devenues des normes implicites. Tout doit être clair, rapide, mesurable. Pourtant, l’être humain ne se construit pas dans l’immédiateté brute. Il a besoin de lenteur, de détours, de zones d’ombre fécondes. Quand ces médiations disparaissent, l’expérience devient abrupte, presque violente. Non pas au sens spectaculaire du terme, mais comme une pression constante, une exigence silencieuse d’être toujours disponible, réactif, performant.
Psychologiquement, cette accélération continue empêche ce que l’on appelle l’élaboration psychique. Les émotions, les événements, les tensions n’ont plus le temps d’être digérés. Ils restent à l’état brut, stockés dans le corps et dans l’esprit comme une matière non transformée. Ce trop-plein non symbolisé se convertit souvent en irritabilité, en fatigue chronique, parfois en agressivité. Ce n’est pas une faillite morale, c’est une saturation humaine.
Le corps, justement, est de plus en plus traité comme un objet à gérer plutôt qu’un lieu de résonance. Écrans omniprésents, environnements standardisés, rythmes mécaniques : tout concourt à appauvrir la qualité du sentir. Quand le corps ne peut plus servir de médiation, le monde devient abstrait, lointain, presque irréel. Et dans cet espace désincarné, certaines personnes cherchent désespérément une intensité qui leur rende le sentiment d’exister.
C’est ici que la réflexion du sociologue Hartmut Rosa éclaire puissamment notre époque. Il écrit : « La violence est une manière désespérée de rétablir une relation avec le monde quand toute autre a échoué » – Hartmut Rosa. Cette phrase, profondément dérangeante, ne justifie rien, mais elle aide à comprendre. La violence n’est pas seulement une destruction, elle est parfois une tentative tragique de recréer du lien, de provoquer une réponse dans un monde devenu muet.
À cela s’ajoute l’effacement progressif du poétique. Les récits, les métaphores, les images symboliques ne sont pas des ornements superflus : ils sont ce qui rend la réalité habitable. Sans eux, la vie devient plate, fonctionnelle, sans profondeur intérieure. Un monde sans poésie est un monde où l’on survit plus qu’on ne vit. Et quand le réel ne parle plus à l’âme, certain·e·s cherchent à le faire crier.
Je crois que ce que nous appelons aujourd’hui brutalité ou dureté sociale est avant tout un symptôme de désenchantement. Nous avons gagné en maîtrise technique, mais perdu en capacité de résonance. Nous savons expliquer, organiser, prévoir, mais nous ne savons plus toujours ressentir, raconter, transformer. Ce déséquilibre crée une fatigue morale profonde, un sentiment de désert intérieur qui traverse toutes les générations.
Résister à cela ne passe pas par la confrontation frontale, mais par la réhabilitation de gestes simples et puissants : ralentir, écouter, créer, toucher, raconter. La thérapie, dans ce cadre, devient un lieu précieux. Un espace où l’expérience peut redevenir humaine, où le choc se transforme en récit, où le bruit se mue en sens. Elle n’est pas un refuge coupé du monde, mais une manière de le réparer à petite échelle.
La question qui demeure est la suivante : voulons-nous continuer à habiter un monde fonctionnel mais inhabitable intérieurement, ou sommes-nous prêt·e·s à réapprendre la profondeur, la lenteur et la présence ? Peut-être que réparer le monde commence par ce choix intime, discret, mais radical : refuser la brutalité comme langage unique, et redonner au vivant sa place.







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