Éthique Du Développement Et Responsabilité Politique
Entre Dignité Sociale Et Protection Du Bien Commun
Derrière l’émotion légitime suscitée par la crise économique que dénonce « L’association Uniti pà l’avvene », qui dit représenter « les acteurs de la filière construction et économique de Corse » à travers cet article, il devient nécessaire de poser une question fondamentale : quel type de développement voulons-nous réellement pour la Corse ? Dès lors que l’on considère l’urbanisme comme un acte politique majeur, il devient évident qu’il ne peut être réduit à une simple variable économique. Construire, ce n’est jamais seulement bâtir des murs : c’est façonner une société, une culture, une manière d’habiter le monde. Toute décision d’aménagement engage une vision morale de l’avenir collectif.
La souffrance des secteurs économiques, notamment du bâtiment, mérite une écoute sincère. Derrière chaque entreprise fragilisée, il y a des parcours de vie, des familles, une dignité menacée. Reconnaître cette réalité sociale n’implique pas pour autant de renoncer aux principes qui protègent le territoire et la cohésion collective. La tension est là : comment répondre à l’urgence sociale sans ouvrir la porte à des logiques qui, à terme, pourraient déposséder la population locale de sa propre terre ?
L’histoire récente montre que l’assouplissement excessif des règles d’urbanisme n’a jamais bénéficié aux plus vulnérables. Il favorise presque toujours celleux qui disposent déjà du capital financier, juridique et relationnel. Dès lors, une politique présentée comme un soutien à l’emploi peut se transformer en levier de spéculation immobilière, en accélérateur de gentrification, en affaiblissement de la capacité des populations locales à accéder au logement. Cette tension révèle que l’éthique politique commence précisément là où l’intérêt immédiat doit être confronté à ses conséquences à long terme.
Le logement n’est pas une marchandise ordinaire. Il relève d’un droit fondamental reconnu dans les principes républicains. Lorsque la construction devient prioritairement orientée vers des usages spéculatifs ou touristiques, elle cesse de répondre à sa fonction sociale. La question centrale n’est donc pas combien l’on construit, mais pour qui, dans quel projet de société et sous quelles garanties collectives.
Comme l’écrivait Henri Lefebvre, « La ville doit être construite pour les hommes, pas contre eux ». Cette affirmation ne relève pas d’un idéal abstrait : elle rappelle que l’aménagement du territoire est un acte profondément démocratique. Il engage la justice sociale, l’égalité d’accès aux ressources et la capacité des citoyennes et citoyens à rester acteurs de leur propre destin.
Refuser une dérégulation massive ne revient pas à nier les difficultés économiques. Cela consiste à refuser une fausse alternative entre survie économique et protection du bien commun. Une démocratie mature ne sacrifie ni l’emploi ni l’environnement, ni la dignité sociale ni l’identité culturelle. Elle cherche des compromis exigeants, encadrés, contrôlés, discutés collectivement.
Le dialogue entre institutions, professionnel·le·s et société civile est indispensable. Mais le dialogue ne peut être un prétexte pour diluer les garde-fous. Associer les acteurs du terrain est une nécessité, à condition que cette association s’inscrive dans une responsabilité éthique partagée. L’intérêt général ne se négocie pas, il se construit.
Éthique, morale et valeurs politiques se distinguent mais se complètent. La morale pose des repères sur ce qui est juste ou injuste. L’éthique interroge la manière d’agir dans des situations complexes. Les valeurs orientent les choix collectifs. Lorsque l’une de ces dimensions disparaît, la politique devient soit technocratique, soit opportuniste, soit dangereusement aveugle.
La Corse mérite mieux qu’un choix entre immobilisme et abandon des protections. Elle mérite une politique du juste milieu exigeant, où la protection du territoire sert la justice sociale, où l’économie soutient la dignité humaine, et où la culture locale reste vivante parce qu’elle demeure habitée par celleux qui l’ont façonnée.
L’enjeu n’est donc pas seulement économique. Il est démocratique, social et profondément politique. Construire sans détruire ce qui fait sens commun, voilà la responsabilité collective qui s’impose aujourd’hui. Cette réflexion ne demande pas l’unanimité, mais elle appelle une vigilance partagée et un engagement lucide.







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