Ce Que Nos Démocraties Refusent De Voir
Quand La Défiance Civique Devient Un Signal Moral Collectif
Je ne peux croire comme le suggère cet article de Slate que la montée de l’extrême droite et du conservatisme serait avant tout due aux millennials dont je fais partie. Ou alors c’est indirectement parce que nous n’allons pas voter, d’égouttés que nous sommes par le monde politicien.
Dès lors que l’on considère la jeunesse comme un bloc homogène, responsable d’un basculement politique, il devient évident que l’on évite une question plus inconfortable : que dit notre démocratie de celleux qui s’en éloignent sans renoncer à ses valeurs fondamentales ? La tolérance progresse dans l’ensemble de la société, les discriminations sont davantage nommées, combattues, pensées collectivement, et pourtant le vote de rupture s’ancre, parfois jusqu’aux marges de l’acceptable. Cette tension révèle que l’adhésion aux principes moraux n’implique pas mécaniquement la confiance dans l’ordre politique existant.
La progression de l’ouverture envers les minorités sexuelles, religieuses ou raciales n’est pas un fait générationnel isolé, mais un mouvement collectif. Les mentalités évoluent parce que l’école, la culture, les échanges sociaux et la visibilité des luttes transforment la perception du juste. La tolérance n’est pas une posture morale abstraite, elle est une conquête politique lente. Les générations récentes en sont les héritières, mais elles ne sont pas seules à l’incarner. L’âge ne détermine pas mécaniquement la capacité à reconnaître l’autre comme égal en dignité.
« Les valeurs ne sont pas figées dans une génération, elles se transforment avec l’expérience sociale » (Vincent Tiberj). Cette affirmation rappelle que les valeurs ne sont ni naturelles ni définitives : elles se construisent dans des rapports de force, des récits collectifs et des institutions. La tolérance est un acquis fragile, jamais définitivement garanti.
Comprendre le vote RN suppose alors de quitter l’explication morale simpliste. Ce vote ne se nourrit pas prioritairement du rejet des minorités, mais d’un sentiment profond de relégation sociale, de dépossession politique et d’injustice structurelle. Lorsque l’égalité formelle ne produit pas l’égalité réelle, la démocratie perd sa crédibilité éthique. Le vote devient alors moins un choix idéologique qu’un acte de désobéissance symbolique.
Le paradoxe est là : une génération peut être attachée à l’égalité des droits, opposée à l’autoritarisme, tout en soutenant un parti dont l’histoire et les propositions menacent ces mêmes principes. Cette contradiction n’est pas une incohérence morale individuelle, mais le symptôme d’une rupture entre valeurs personnelles et institutions collectives. Ce n’est pas l’éthique qui vacille, c’est la confiance politique.
Cette défiance est renforcée par une critique du fonctionnement démocratique. Le rejet des élites politiques, la tentation de dispositifs participatifs et le désir de contrôle citoyen expriment une attente forte : celle d’une démocratie vécue, incarnée, et non seulement proclamée. Cornelius Castoriadis écrivait : « La démocratie n’est jamais acquise, elle est toujours à réinventer ». Cette phrase engage une responsabilité collective. Elle signifie que l’abstention, comme le vote de rupture, est un langage politique, parfois brutal, mais rarement vide de sens.
(La démocratie représentative repose sur la promesse d’une égalité politique effective.) Lorsque cette promesse se dissout dans l’expérience quotidienne de la précarité, du déclassement ou de l’invisibilité sociale, la morale individuelle entre en conflit avec l’ordre politique. La justice sociale devient alors la condition préalable de la cohérence démocratique.
Ce que révèle le vote des plus jeunes n’est pas une dérive morale, mais une exigence politique non satisfaite. Une exigence de dignité, de reconnaissance et de protection réelle des libertés fondamentales. Relier tolérance culturelle et égalité matérielle devient une urgence éthique. Sans cela, la démocratie risque de se réduire à une norme abstraite, vidée de sa substance vécue.
La conclusion s’impose : le vote RN n’est pas un vote générationnel, mais un vote de fracture sociale. Il nous oblige à repenser l’articulation entre morale individuelle, éthique collective et responsabilité politique. La démocratie ne peut se contenter d’être juste dans ses principes ; elle doit l’être dans ses effets.
Ouvrir des espaces de dialogue, restaurer la confiance civique, rendre visibles les chemins d’engagement réel : voilà des pistes pour transformer la défiance en responsabilité partagée. La démocratie n’a pas besoin d’une jeunesse docile, mais d’une société capable d’entendre ce que dit sa désillusion.






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