Intégrité Scientifique Et Perte De Sens
Réhabiliter Les Bonnes Pratiques Pour Retrouver La Confiance
Il existe aujourd’hui un paradoxe troublant au cœur de la recherche : jamais la science n’a été aussi visible, commentée, évaluée, et pourtant jamais le malaise n’a été aussi perceptible. Ce décalage ne tient pas seulement aux crises de confiance médiatisées. Il renvoie à une transformation plus profonde : la montée en puissance d’une science de l’apparence, du chiffre et de la performance, qui tend à éclipser la science comme démarche patiente de compréhension du monde.
L’intégrité scientifique s’est imposée comme réponse institutionnelle à ce malaise. Historiquement, la recherche s’est longtemps fondée sur l’autorégulation et la confiance entre pairs. Les grandes affaires de fraude révélées à partir des années 1970 ont fissuré ce modèle, entraînant une focalisation croissante sur la détection des manquements. Depuis les années 1990, un tournant s’opère : l’intégrité scientifique ne se limite plus à traquer les fautes, elle vise à structurer des pratiques professionnelles responsables, intégrant la qualité méthodologique, la transparence et le respect des collectifs de travail.
(y compris dans des domaines déjà normés de longue date comme la biomédecine).
C’est ici que se situe, selon moi, le cœur du problème contemporain. À force de gouverner la recherche par indicateurs, classements et injonctions à la visibilité, on favorise un simulacre de scientificité, où la conformité formelle prend le pas sur l’exigence intellectuelle. Publications fragmentées, promesses exagérées, communication stratégique : ces dérives ne relèvent pas toujours de la fraude, mais elles fragilisent la crédibilité du savoir produit. Comme le rappellent Catherine Guaspare et Michel Dubois, « l’intégrité scientifique ne se réduit pas à l’absence de fraude, elle engage des manières de faire », une éthique quotidienne du travail savant.
Les politiques publiques françaises récentes traduisent une prise de conscience réelle. Chartes, offices dédiés et inscriptions dans la loi témoignent d’un effort collectif, souvent impulsé par la communauté académique elle-même (dans un contexte marqué par des affaires de méconduite très médiatisées). Toutefois, le risque demeure de substituer une conformité administrative à une réflexion de fond sur le sens du métier scientifique. Former à l’intégrité ne peut se réduire à rappeler des règles ; cela suppose de redonner du temps, de la reconnaissance et une valeur réelle aux pratiques rigoureuses mais peu spectaculaires.
Il serait malhonnête d’ignorer les contre-arguments. Les indicateurs peuvent aider à objectiver certaines évaluations, et la lutte contre la fraude reste indispensable. Mais lorsque le contrôle devient l’horizon principal, il appauvrit la créativité et nourrit une défiance diffuse. L’intégrité scientifique gagne à être pensée comme une culture partagée, non comme une police des comportements.
Réhabiliter cette culture, c’est replacer la responsabilité, le doute et la modestie au centre de la recherche. C’est aussi ouvrir un débat public plus mature sur ce que nous attendons réellement de la science : des résultats rapides et rassurants, ou un savoir exigeant, parfois inconfortable, mais durable. La question mérite d’être posée collectivement.






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