Quand Réparer Devient Un Luxe Ordinaire
Chronique D’un Modèle Qui S’enraye
Il suffit parfois d’un détail pour saisir l’ampleur d’un problème. Une machine qui tombe en panne, une télévision au fonctionnement capricieux, une paire de chaussures dont la semelle se décolle. Chercher à faire réparer devient alors un parcours d’obstacles, souvent plus long, plus coûteux, et parfois impossible. Cette expérience banale raconte beaucoup de l’état de l’économie circulaire en France. Elle promettait la durabilité, la sobriété, la continuité. Elle se heurte aujourd’hui à un réel plus rugueux.
L’économie circulaire devait être l’antidote au gaspillage, une réponse élégante à l’épuisement des ressources et à l’emballement climatique. Sur le papier, tout semblait cohérent : concevoir des objets réparables, prolonger leur usage, transmettre des savoir-faire. Dans les faits, le modèle linéaire résiste. La production de masse continue d’écraser les alternatives, et la part des matières recyclées recule. Ce recul n’est pas qu’un indicateur statistique : il se traduit par une perte de compétences, de temps et de liens.
Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des dispositifs techniques ou des lois supplémentaires. Ce sont des personnes formées, reconnues, soutenues pour réparer. Le geste de la réparation exige du temps, de l’attention, une connaissance fine des objets. Or ces qualités sont peu compatibles avec une économie pressée, obsédée par la rotation rapide des biens. La réparation devient marginale, presque artisanale, alors qu’elle devrait être centrale.
Les discours institutionnels appellent à la responsabilité individuelle. Pourtant, faire peser l’effort sur les consommateurs et consommatrices sans transformer le système relève d’une illusion morale. Comment choisir la durabilité quand l’offre la rend difficile ? Comment réparer quand les pièces manquent ou que les métiers disparaissent ? La transition ne peut reposer sur la seule bonne volonté.
Certaines entreprises commencent à comprendre que la confiance passe par la réparabilité, les garanties longues, la transparence. Mais ces initiatives restent fragiles. Sans un engagement politique fort et une revalorisation des métiers du soin aux objets, elles peinent à changer l’échelle. Comme le rappelait Bruno Latour, « On ne change pas les comportements par injonction, mais par adhésion ». Cette adhésion naît quand les conditions matérielles rendent le choix juste possible.
Au fond, l’économie circulaire n’est pas un simple ajustement technique, mais une transformation culturelle. Elle interroge notre rapport au temps, à l’usage, à la valeur. Elle invite à sortir d’un imaginaire de remplacement permanent pour renouer avec celui de l’entretien et de la transmission.
Réapprendre à réparer, c’est aussi réapprendre à habiter le monde avec plus de soin. Cette ambition mérite mieux que des slogans. Elle appelle des récits honnêtes, des politiques cohérentes et une responsabilité réellement partagée.






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