Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Violences Éducatives Et Aveuglement Moral

Violences Éducatives Et Aveuglement Moral

Quand L’Autorité Blesse Au Nom Du Bien

Ce Que La Justice Révèle De Nos Angles Morts Collectifs

Il suffit parfois d’une scène ordinaire pour fissurer une certitude. Une salle de classe silencieuse, un regard appuyé, une humiliation déguisée en rappel à l’ordre. Rien de spectaculaire, rien de pénalement visible, mais quelque chose qui se crispe à l’intérieur. C’est souvent ainsi que commencent les violences éducatives les plus durables : sans cris, sans coups, sous couvert de normalité.

Depuis janvier 2026, la Cour de cassation a définitivement fermé la porte à toute idée de « droit de correction » parental ou éducatif. Cette clarification juridique n’est pas qu’un geste technique. Elle agit comme un miroir tendu à nos pratiques, à nos justifications anciennes, à nos tolérances silencieuses. En affirmant que l’autorité ne peut jamais s’exercer par la violence, physique ou psychologique, le droit rejoint enfin ce que la psychologie contemporaine documente depuis des décennies.

Car la violence éducative ne naît pas du hasard. Elle s’enracine dans des mécanismes mentaux bien connus. Le premier est celui de la toute-puissance morale, souvent inconsciente. Lorsqu’une personne investie d’autorité se persuade d’agir pour le bien, le risque est grand de ne plus percevoir l’autre comme un sujet, mais comme un objet à redresser. Hannah Arendt parlait déjà de cette dérive lorsqu’elle analysait la banalité du mal : l’absence de pensée critique, plus que la cruauté, permet les abus ordinaires.

Un autre mécanisme est émotionnel. L’adulte débordé, fragilisé, parfois démuni face à un groupe ou à un enfant en difficulté, peut chercher à reprendre le contrôle par des moyens rapides. Humilier, rabaisser, faire peur donne l’illusion d’une maîtrise retrouvée, mais au prix d’une atteinte profonde à l’intégrité psychique. Les travaux de la psychologue Alice Miller ont montré combien ces atteintes, même banalisées, laissent des traces durables sur l’estime de soi et la capacité à faire confiance.

Socialement enfin, la violence éducative s’est longtemps trouvée protégée par un récit collectif : c’est pour apprendre, ça forge le caractère, on a toujours fait ainsi. Ces phrases fonctionnent comme des anesthésiants moraux. Elles évitent de regarder en face ce qui se joue réellement : une asymétrie de pouvoir où la parole de l’enfant ou de l’élève pèse peu face à celle de l’adulte reconnu.

La jurisprudence française, longtemps hésitante, a reflété ces ambiguïtés. Des décisions anciennes toléraient certaines violences dès lors qu’elles restaient « mesurées » ou « disciplinaires ». Cette logique reposait sur une hiérarchie implicite des souffrances : certaines seraient acceptables, d’autres non. La loi de 2019, puis l’arrêt de 2026, ont rompu avec cette gradation trompeuse. Elles affirment un principe simple et exigeant : il n’existe pas de violence éducative légitime.

Cette position rejoint une intuition éthique forte, formulée dans l’article 371-1 du Code civil : « L’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques ». Cette phrase, souvent citée mais rarement méditée, engage bien plus qu’un cadre légal. Elle invite à repenser l’autorité comme une responsabilité relationnelle, non comme un permis d’agir.

Refuser la violence éducative ne signifie pas renoncer aux limites, ni à l’exigence. Cela suppose au contraire un travail plus complexe : accepter l’inconfort, la lenteur, le doute, et parfois l’impuissance. La psychologie du développement montre que les cadres sécurisants reposent sur la cohérence et la reconnaissance, non sur la peur. Là où la violence impose le silence, la relation éducative authentique ouvre un espace de parole, même conflictuel.

La décision de la Cour de cassation marque donc un tournant symbolique. Elle ne fait pas disparaître les pratiques, mais elle enlève leur dernier refuge : la légitimation. Reste maintenant à accompagner ce mouvement dans les formations, les institutions, et surtout dans les consciences. Car aucune loi ne suffit sans un déplacement intérieur.

Peut-être est-ce là la question la plus féconde : quelle image de l’humain souhaitons-nous transmettre lorsque nous éduquons ? Une figure à contraindre ou une personne à accompagner ? La réponse ne relève pas seulement du droit. Elle engage notre manière de concevoir la dignité, la vulnérabilité et le pouvoir que nous exerçons sur plus fragile que soi.


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