Agnosticisme, Doute Et Responsabilité Commune
Critiquer Les Dogmes Sans Exclure Les Personnes
La scène est devenue familière. À chaque tension sociale, à chaque débat autour du religieux, la laïcité est sommée de se justifier, parfois même de s’excuser. Elle serait devenue une arme, un instrument de division, une manière détournée d’exclure. Ce procès récurrent repose pourtant sur un paradoxe rarement interrogé : comment un principe fondé sur la liberté de conscience pourrait-il, par nature, nier cette même liberté ? La question mérite d’être posée sans colère, mais sans naïveté.
Je parle depuis une position agnostique assumée. L’agnosticisme n’est ni une posture confortable ni une pirouette intellectuelle : c’est le refus honnête de conclure là où aucune preuve décisive n’existe. Il distingue le mystère, qui appelle l’humilité, de l’ignorance organisée, qui exige la soumission. De ce point de vue, la critique du théisme ne relève pas de l’hostilité envers les croyant·e·s, mais d’un désaccord ferme avec les systèmes qui prétendent détenir une vérité révélée, intangible, et lui conférer une autorité sociale ou politique.
Les religions instituées ont produit des œuvres, des récits, des solidarités. Elles ont aussi, historiquement, imposé des normes morales non discutables, sacralisé des textes anciens et légitimé des pouvoirs qui échappaient à toute contestation rationnelle. Ce n’est pas une attaque contre des personnes, mais un constat étayé par l’histoire : dès lors qu’une vérité se dit d’origine divine, elle devient indisponible au débat. C’est précisément ce que la laïcité vient interrompre.
La laïcité ne nie pas les convictions. Elle les déplace. Elle affirme que l’espace commun ne peut être régi ni par une croyance majoritaire, ni par une révélation particulière, mais par des règles accessibles à toutes et tous, indépendamment des convictions intimes. En cela, elle protège les croyant·e·s autant que les non-croyant·e·s. Elle garantit que nul n’aura à se justifier de croire, de douter ou de ne pas croire, et que personne ne pourra imposer sa foi comme norme collective.
Il est souvent affirmé que certaines lois seraient vécues comme des restrictions injustes. Ce ressenti existe, et il doit être entendu. Mais ressentir une contrainte ne suffit pas à prouver une injustice. La neutralité exigée dans certains espaces précis ne vise pas les personnes, mais les fonctions, les cadres, les lieux où l’égalité doit être immédiatement lisible. Confondre cette exigence avec une hostilité revient à transformer la liberté de conscience en droit à l’expression illimitée de soi, y compris là où elle entre en tension avec l’égalité civique.
La tolérance, invoquée à l’envi, mérite ici d’être clarifiée. Tolérer, ce n’est pas renoncer à toute règle commune ; c’est accepter que d’autres vivent selon des normes différentes, tant qu’elles ne prétendent pas s’imposer à toutes et tous. L’intolérance commence lorsque des valeurs particulières réclament un statut d’exception, ou lorsque le désaccord rationnel est requalifié en persécution. À force d’élargir indéfiniment le soupçon, on finit par fragiliser ce qui permet justement la coexistence.
Jean Jaurès l’exprimait avec une clarté toujours actuelle : « La République doit être laïque et sociale. Laïque pour respecter toutes les consciences, sociale pour assurer à toutes les existences les conditions de leur dignité », Jean Jaurès. Cette articulation demeure essentielle : la laïcité n’est ni un combat contre les individus ni un substitut moral, mais une condition de possibilité du commun.
Rappeler cela n’interdit ni la critique des dérives politiques, ni la vigilance face aux discriminations réelles. Cela invite simplement à ne pas faire de la laïcité le réceptacle de toutes les peurs ni le coupable idéal de fractures qui la dépassent. Elle n’est pas une croyance de remplacement, encore moins une idéologie fermée. Elle est une méthode : suspendre ce qui nous sépare pour construire ce qui nous lie.
À l’heure où les certitudes reviennent en force, qu’elles soient religieuses ou idéologiques, le doute raisonné apparaît comme un acte de responsabilité civique. Refuser les vérités imposées, qu’elles se disent sacrées ou morales, n’implique pas le relativisme, mais l’exigence. Celle de reconnaître en chaque être humain une égale capacité de raison, de conviction et de désaccord. C’est peut-être là, aujourd’hui encore, la fidélité la plus sobre et la plus exigeante à l’idéal laïque.







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