Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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La Tour De Mortella, Mémoire Silencieuse D’une Corse Oubliée

La Tour De Mortella, Mémoire Silencieuse D’une Corse Oubliée

Entre Mer, Pierre Et Histoire Partagée

Quand Une Architecture Modeste Changea Le Regard Sur Les Frontières

Le vent salé glisse sur la pierre rugueuse, mêlé au cri lointain des oiseaux marins. Dans le golfe de Saint-Florent, la tour de Mortella se dresse sans emphase, presque en retrait. Elle ne cherche ni à séduire ni à impressionner. Elle est là, simplement, comme une phrase ancienne que le paysage n’aurait jamais cessé de murmurer.

À l’heure où la Corse est souvent résumée à ses images les plus spectaculaires, revenir à Mortella permet un déplacement du regard. Ce lieu invite à considérer l’histoire dans ses marges, là où se croisent stratégies impériales et vies locales, loin des récits héroïsants. À la fin du XVIIIe siècle, l’île se trouve au cœur des tensions européennes, observée, convoitée, parfois instrumentalisée. La tour, construite par les Génois, s’inscrit dans ce contexte d’alertes permanentes et de défenses côtières discrètes mais essentielles.

En 1794, lors d’un affrontement entre forces britanniques et troupes franco-corses, Mortella surprend. Une tour isolée, de taille modeste, résiste plusieurs jours à des assauts navals puissants. L’épisode marque les esprits militaires britanniques, qui étudient attentivement cette architecture circulaire, son épaisseur de murs, sa capacité de feu concentrée. De cette observation naît un modèle reproductible, bientôt exporté sous le nom de tours Martello, une déformation linguistique qui efface en partie l’origine corse.

De l’Irlande au Canada, de Minorque à l’Inde, ces tours jalonnent désormais des côtes lointaines. Elles racontent une histoire de circulation des savoirs, mais aussi de domination et de contrôle. L’architecture devient outil de projection de puissance, souvent détachée des réalités humaines locales. À travers elles, se lit une mondialisation précoce de la peur et de la surveillance. Comme l’écrivait l’historien Pierre Nora, « Les lieux de mémoire naissent et vivent du sentiment qu’il n’y a plus de mémoire spontanée », rappelant combien ces édifices compensent autant qu’ils signalent l’oubli.

Aujourd’hui, la tour de Mortella demeure, restaurée avec sobriété. Elle n’est ni un monument triomphal ni un décor figé. Elle pose une question délicate : comment préserver sans glorifier ? Comment transmettre sans lisser ? Les pierres portent les traces d’une violence défensive, inscrite dans un système plus vaste de rivalités impériales. Les ignorer serait une forme d’effacement ; les magnifier, une simplification dangereuse.

Observer Mortella, c’est accepter une lecture complexe du passé. L’histoire locale n’y est jamais secondaire : elle éclaire l’histoire mondiale sans s’y dissoudre. La tour devient alors un point d’appui pour réfléchir à la manière dont les sociétés contemporaines habitent leurs héritages. Elle invite à une attention éthique portée aux traces matérielles, à ce qu’elles disent et à ce qu’elles taisent.

Dans la lumière changeante du golfe, Mortella rappelle que les paysages ne sont jamais neutres. Ils sont faits de strates, de silences, de transmissions incomplètes. S’y arrêter, c’est peut-être apprendre à regarder autrement, à écouter ce que les pierres n’imposent pas mais suggèrent. Une invitation à penser le passé non comme un refuge ou un fardeau, mais comme un espace de dialogue ouvert, partagé, toujours en devenir.


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