Quand L’Héritage Collectif Rencontre La Transition Énergétique
Entre Promesse Écologique Et Malaise Territorial
Il suffit parfois d’un détour par une crête, d’un col balayé par le vent, pour sentir que quelque chose cloche. Là où le regard embrassait autrefois une continuité de terres ouvertes, surgissent des mâts blancs, immobiles ou tournoyants, imposants. Ces silhouettes ne sont pas neutres. Elles s’inscrivent dans une histoire longue, celle des terres du commun corses, façonnées par des usages collectifs, des équilibres fragiles et une relation charnelle au sol.
Ces terres n’étaient pas seulement des surfaces disponibles. Elles étaient un cadre de vie partagé, un espace de subsistance et de passage, structuré par l’agropastoralisme et par une logique d’usage plutôt que de possession. La transition énergétique arrive sur ce territoire déjà blessé par le désordre foncier, les indivisions complexes et les conflits d’héritage. Elle s’y inscrit avec des outils juridiques modernes, souvent déconnectés de cette mémoire collective.
Les défenseurs et défenseuses de l’éolien rappellent à juste titre l’urgence climatique et la nécessité de produire une énergie renouvelable locale. Cet argument mérite d’être entendu. Mais il ne peut suffire à évacuer les questions de méthode, de localisation et de bénéfices réels pour les communes concernées. Que rapportent concrètement ces installations aux territoires qui les accueillent, au-delà de quelques loyers fonciers ou de recettes fiscales marginales ? Les retombées économiques locales restent limitées, tandis que les contraintes paysagères, écologiques et symboliques sont durables.
L’implantation des éoliennes en Corse révèle un paradoxe. Des infrastructures présentées comme vertueuses sont souvent installées sur des espaces historiquement collectifs, parfois éloignés des centres de décision, mais proches des couloirs naturels de circulation de la faune. Les zones de crête, les passages aériens empruntés par les oiseaux migrateurs, concentrent à la fois le potentiel venteux et une biodiversité sensible. Les études d’impact existent, certes, mais leur interprétation demeure discutée, et leur poids face aux impératifs économiques interroge.
Ce malaise n’est pas qu’esthétique. Il est politique. Transformer des terres du commun en supports industriels sans véritable débat local revient à affaiblir l’idée même de bien commun. La terre devient un simple socle technique, détaché de ses usages passés et présents. Or, la transition écologique ne peut se construire contre les territoires, ni en effaçant les récits qui les traversent.
Certaines voix rappellent que l’éolien est moins destructeur que d’autres formes d’énergie et qu’il participe à une réduction globale des émissions. Cet argument est fondé. Mais il ne répond pas à la question centrale de la cohérence territoriale. Produire de l’énergie renouvelable ne dispense pas de réfléchir à la justice spatiale, à la gouvernance locale et au respect des écosystèmes. La fin ne justifie pas systématiquement les moyens.
Comme l’écrivait « Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants », Antoine de Saint-Exupéry rappelait une responsabilité qui dépasse les clivages techniques. Cette phrase, souvent citée, gagne ici une résonance particulière. Emprunter suppose de rendre, et de rendre en état. Cela implique de penser des modèles énergétiques réellement partagés, où les communes ne sont pas de simples hôtes passifs, mais des actrices décisionnaires.
Mon positionnement est clair. La transition écologique mérite mieux que des solutions plaquées sur des territoires déjà fragilisés. Elle exige du temps, de l’écoute et une exigence démocratique accrue. En Corse, cela passe par une réflexion collective sur l’usage des terres, sur la place du vivant et sur la valeur symbolique du paysage. Refuser la caricature ne signifie pas renoncer à la vigilance.
L’enjeu n’est pas de rejeter en bloc l’éolien, mais de poser des limites, d’ouvrir des alternatives et de réinterroger les priorités. Peut-on imaginer des projets énergétiques réellement ancrés dans les communs, conçus avec les habitant·e·s, respectueux des écosystèmes et porteurs de sens ? Cette question mérite mieux que des réponses techniques. Elle appelle un débat public exigeant, à la hauteur des défis écologiques et sociaux de notre temps.
Références principales
- La Terre Et Les Communs En Corse – 2019
- Schéma Régional Éolien De Corse – 2020
- Biodiversité Et Infrastructures Énergétiques – 2021
- Paysage, Identité Et Aménagement Du Territoire – 2018







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