Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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La Corse À L’Épreuve De La Justice Maritime

La Corse À L’Épreuve De La Justice Maritime

Quand La Continuité Territoriale Devient Une Question D’Équité

Entre Marché Ouvert Et Responsabilité Publique

La mer n’est pas qu’un horizon. Pour la Corse, elle est une condition d’existence. Elle relie, elle nourrit, elle soigne, elle permet de vivre. Chaque traversée transporte bien plus que des passager·e·s ou des marchandises : elle porte une promesse d’égalité entre les territoires. Lorsque cette promesse se fissure, c’est toute la cohésion nationale qui vacille.

Depuis plusieurs années, la desserte maritime de la Corse est prise dans une tension croissante entre concurrence économique et justice sociale. D’un côté, des compagnies opérant sous pavillon international, telles que Corsica Ferries ou GNV, bénéficient de cadres fiscaux et sociaux plus souples. De l’autre, des opérateurs historiques sous pavillon français, Corsica Linea et La Méridionale, assument des obligations plus exigeantes en matière de droit du travail, de protection sociale et de sécurité maritime. Le marché est commun, les règles ne le sont pas.

Cette asymétrie n’est pas neutre. Elle fragilise l’emploi maritime, pourtant structurant pour l’économie insulaire. Elle exerce une pression constante sur les statuts sociaux, sur la transmission des savoir-faire, sur la capacité des compagnies locales à investir et à se projeter. Elle interroge aussi le sens même de la délégation de service public, pensée pour garantir la continuité territoriale, mais parfois détournée de son esprit lorsque la logique du coût l’emporte sur celle de l’intérêt général.

À ces déséquilibres s’ajoute la transition écologique. L’intégration du transport maritime au Système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne constitue une avancée nécessaire. Réduire les émissions est une exigence collective. Mais son application uniforme ignore les réalités insulaires. En Corse, toute hausse des coûts de transport se répercute mécaniquement sur les prix alimentaires, l’énergie, les biens essentiels. La transition ne peut réussir si elle creuse les inégalités territoriales.

Les pouvoirs publics ne peuvent se contenter d’arbitrer à la marge. L’État français porte une responsabilité particulière, tout comme la Collectivité de Corse et les régions continentales concernées. Il ne s’agit pas de fermer les frontières maritimes, mais de garantir une sécurité juridique et sociale cohérente avec les principes républicains. La dotation de continuité territoriale, souvent invoquée, mérite à cet égard une transparence accrue. Son efficacité se mesure moins à son montant qu’à son impact réel sur le quotidien des ménages insulaires.

Certain·e·s objecteront que l’harmonisation des règles freinerait la concurrence et renchérirait les traversées. L’argument mérite examen, mais il oublie l’essentiel : la concurrence n’est légitime que lorsqu’elle est loyale. Accepter que des opérateurs interviennent durablement sur des lignes vitales sans partager les mêmes obligations sociales et fiscales revient à organiser une distorsion structurelle. À long terme, ce sont les acteurs les plus vertueux qui disparaissent, et avec eux une part de notre souveraineté économique.

Des alternatives existent. La coopération renforcée entre compagnies locales, l’investissement coordonné dans des flottes moins polluantes, l’alignement progressif des standards sociaux sur les lignes nationales, sont des pistes crédibles. Elles supposent une volonté politique claire et un refus assumé du laisser-faire. La mer n’est pas un espace hors droit.

Comme l’écrivait Albert Camus, « La justice n’est pas une idée abstraite, elle est une exigence concrète ». Cette exigence nous oblige aujourd’hui. Elle nous invite à repenser la desserte maritime non comme un simple marché, mais comme un bien commun. La question n’est pas seulement économique. Elle est profondément politique et morale. Sommes-nous prêt·e·s à garantir à la Corse une égalité réelle, ou accepterons-nous que la loi du plus avantageux l’emporte sur l’intérêt général ?

Références principales

  1. Rapport sur la continuité territoriale en Corse – 2023
  2. Étude sur l’emploi maritime en Méditerranée – 2022
  3. Analyse européenne sur l’intégration du maritime dans l’ETS – 2024
  4. Rapport parlementaire sur la desserte maritime des territoires insulaires – 2023

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