Quand La Sécurité Devient Un Langage Politique
Démocraties À L’Épreuve De Leur Propre Peur
Il arrive que l’histoire ne frappe pas à la porte. Elle s’infiltre, par les mots, les procédures, les renoncements discrets. Le postfascisme n’annonce pas sa couleur, il se présente comme une réponse pragmatique à l’angoisse collective. Il promet l’ordre, la protection, la stabilité. Mais à quel prix, et pour qui ?
Le problème n’est pas le retour du fascisme tel que nous l’avons appris dans les livres. Le danger est plus subtil. Le postfascisme se déploie dans des cadres institutionnels existants, en respectant formellement les règles tout en les vidant de leur substance. Il s’appuie sur des élections, des lois, des agences administratives, mais redéfinit silencieusement ce qui est acceptable. Les droits deviennent conditionnels. L’exception devient la norme.
Notre thèse est simple : le postfascisme prospère lorsque la peur remplace le débat, lorsque la sécurité supplante la dignité, lorsque l’efficacité administrative justifie l’effacement humain. Ce phénomène n’est ni marginal ni lointain. Il traverse nos démocraties, les fragilise de l’intérieur, et interroge notre responsabilité collective.
L’exemple des États-Unis sous l’administration Donald Trump en offre une illustration éclairante. La politique migratoire y est devenue un laboratoire de brutalisation institutionnelle. Les agences fédérales, en particulier Immigration and Customs Enforcement et US Customs and Border Protection, ont vu leurs prérogatives étendues, leur culture de l’urgence renforcée, leur contrôle démocratique affaibli. La frontière n’est plus une ligne, mais un espace d’exception permanente.
Des incidents graves, présentés comme des dérapages isolés, ont jalonné cette période. Les cas de Renée Nicole Good et d’Alex Pretti, rapportés par des enquêtes journalistiques et des organisations de défense des droits, ont soulevé une question centrale : que devient la responsabilité publique lorsque la violence est diluée dans la chaîne administrative ? Sans présumer des qualifications juridiques, ces affaires révèlent un climat où l’opacité protège plus efficacement que la loi.
Cette dynamique n’est pas propre aux États-Unis. En Europe, des gouvernements durcissent l’arsenal sécuritaire au nom de l’identité et de la souveraineté. Ailleurs, la lutte contre le terrorisme ou l’immigration sert de justification à des restrictions durables des libertés. Partout, le même mécanisme est à l’œuvre : la désignation d’un groupe perçu comme menaçant, la suspension progressive des garanties, l’habituation de l’opinion.
À celleux qui objectent que ces politiques répondent à des menaces réelles, il faut répondre sans esquive. Oui, les sociétés sont confrontées à des défis majeurs. Mais l’abandon des principes ne protège pas, il fragilise. L’histoire nous enseigne que les démocraties meurent moins souvent par coup d’État que par consentement fatigué. Comme l’écrivait « Le fascisme peut revenir sous les apparences les plus innocentes », Umberto Eco.
L’enjeu est donc moral autant que politique. Il ne s’agit pas de choisir entre sécurité et droits, mais de refuser qu’ils soient opposés. Les résistances existent : mobilisations citoyennes, contre-pouvoirs juridiques, récits alternatifs portés par la culture et le journalisme. Elles rappellent que la démocratie n’est pas un état, mais une pratique exigeante.
Nous sommes à un point de bascule. Soit nous acceptons que la peur organise durablement nos institutions, soit nous réaffirmons une éthique du lien, de la responsabilité et de la limite. La question n’est pas de savoir si le postfascisme existe, mais si nous choisissons de le reconnaître à temps.







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