Solidarité Publique VS Rationalité Économique
Quand La Montagne Révèle Nos Choix De Société
La question de la tarification des secours en montagne, récemment relancée par un rapport de la Cour des comptes, dépasse largement le cadre technique de la gestion budgétaire. Elle touche à un fait social total, au sens maussien, dans lequel s’entrelacent droit, morale, économie et représentations collectives du risque. La montagne, espace à la fois idéalisé et redouté, agit ici comme un révélateur des tensions contemporaines entre solidarité publique et rationalisation économique. L’enjeu sociologique central est alors le suivant : que devient la solidarité lorsqu’elle est soumise à l’épreuve de la rentabilité ?
Historiquement, le principe de gratuité des secours s’inscrit dans une longue tradition juridique française, dont l’une des expressions fondatrices remonte à une ordonnance royale de 1733 sous Louis XV. Ce texte posait déjà un principe simple et puissant : porter secours sans condition préalable, afin que la peur du coût ne se transforme jamais en renoncement à la survie. Cette norme a traversé les régimes politiques, s’est sécularisée, et a trouvé sa place dans l’État social moderne. Elle repose sur une conception universaliste de la protection : toute personne en danger doit pouvoir appeler à l’aide, indépendamment de son capital économique ou culturel.
Les sciences sociales permettent d’éclairer ce cadre à partir de plusieurs concepts clés. La notion d’habitus rappelle que les pratiques de montagne ne sont pas également distribuées : elles sont socialement situées, façonnées par des trajectoires, des socialisations différenciées et des accès inégaux à l’information. Le capital économique et le capital culturel conditionnent la capacité à anticiper le risque, à s’équiper, à se former. Introduire une tarification, même partielle, revient à transformer une norme collective en épreuve individuelle, où la responsabilité devient un filtre social.
L’argument économique avancé repose sur l’augmentation continue des coûts, liée notamment à l’usage massif des moyens héliportés et à la diversification des pratiques de pleine nature. Les chiffres sont réels, et les contraintes budgétaires également. Mais l’analyse sociologique invite à déplacer la focale : ce qui est présenté comme un problème de coût est aussi un choix de société. Faire payer, c’est instaurer une frontière symbolique entre des vies jugées « raisonnables » et d’autres considérées comme « imprudentes ». Or cette distinction est socialement construite. Ce qui est perçu comme imprudence pour certain·e·s peut relever, pour d’autres, d’une norme incorporée de rapport à l’espace et au corps.
Les territoires de montagne, et tout particulièrement la Corse, offrent une illustration saisissante de ces tensions. Le GR20, souvent présenté comme un itinéraire mythique, concentre des imaginaires de dépassement de soi qui attirent un public hétérogène. La multiplication des interventions y est moins le signe d’une irresponsabilité généralisée que celui d’une rencontre entre des attentes touristiques, des récits médiatiques et des conditions naturelles exigeantes. Dans ce contexte, faire peser le coût des secours sur les personnes secourues risque de produire un effet paradoxal : retarder l’appel à l’aide, aggraver les situations, et renforcer les inégalités face au danger.
Les réactions des acteurs et actrices de terrain confirment cette ambivalence. Les professionnel·le·s du secours reconnaissent la nécessité d’une meilleure prévention, mais alertent sur le risque d’un effet dissuasif. Les collectivités locales redoutent une fragilisation de l’attractivité touristique et une judiciarisation accrue des interventions. Derrière ces prises de position se joue une lutte symbolique autour de la définition légitime de la solidarité.
La comparaison internationale montre que d’autres modèles existent, notamment en Suisse ou en Autriche, où la facturation est la norme. Mais ces dispositifs s’inscrivent dans des histoires sociales différentes, où l’assurance privée occupe une place centrale. Les transposer mécaniquement ignorerait les spécificités françaises et la force normative de l’égalité républicaine.
Comme l’écrivait Émile Durkheim, « La solidarité est une pratique, non une abstraction ». Cette affirmation rappelle que la cohésion sociale se mesure à la manière dont une société protège les plus vulnérables, y compris lorsqu’ils ou elles ont pris des risques. Maintenir la gratuité des secours en montagne, c’est affirmer que la vie humaine ne se hiérarchise pas selon des critères de rentabilité, et que la puissance publique demeure garante d’un commun vital.
L’analyse proposée ici comporte des limites : elle ne nie ni les contraintes financières ni la nécessité d’une réflexion organisationnelle. Mais elle ouvre des pistes : renforcer l’éducation au risque, améliorer la lisibilité des dispositifs de prévention, et repenser le financement collectif sans rompre le pacte de solidarité. La montagne, loin d’être un espace marginal, nous oblige à penser ce que nous acceptons – ou non – de marchandiser.








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