Les petits billets de Letizia

Un blog pour donner à réfléchir, pas pour influencer… #SalesConnes #NousToutes


Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

Salaires Réels En France : Une Érosion Silencieuse Du Travail

Inflation, Pouvoir Et Partage De La Valeur

Une Lecture D’économie Politique Du Quotidien Salarié

Depuis 2020, une réalité s’est imposée dans la vie matérielle de millions de personnes : le salaire ne protège plus du déclassement. Derrière la reprise économique affichée et les discours sur la résilience, une tension sourde traverse le monde du travail, nourrie par l’écart croissant entre revenus perçus et coût réel de la vie. La question n’est donc pas seulement économique. Elle est profondément politique : qui absorbe le choc de l’inflation, et selon quels rapports de pouvoir ?

La période ouverte par la pandémie s’inscrit dans une séquence historique singulière. Après des années de modération salariale, l’inflation est revenue brutalement à partir de 2021, sous l’effet combiné des ruptures d’approvisionnement, de la crise énergétique et des tensions géopolitiques. Les données publiques produites par Insee et par Dares montrent une réalité claire : les salaires nominaux ont progressé, mais moins vite que les prix, entraînant une baisse cumulée des salaires réels. Cette dynamique a touché l’ensemble du salariat, avec une intensité particulière pour les bas et moyens revenus, les emplois féminisés et les secteurs peu couverts par la négociation collective.

Ce décalage ne relève pas d’un accident conjoncturel. Il révèle des mécanismes structurels de répartition de la valeur, dans lesquels la préservation des marges et la compétitivité-prix ont primé sur la protection des revenus du travail. Face à l’inflation, nombre d’entreprises ont privilégié des réponses ponctuelles : primes exceptionnelles, dispositifs d’intéressement, ajustements individualisés. Ces choix, souvent défendus au nom de la soutenabilité économique, ont été soutenus par les organisations patronales, au premier rang desquelles le Medef, qui insiste sur la nécessité de contenir les coûts salariaux dans un contexte incertain. Mais ces pratiques déplacent le risque vers les salarié·e·s, en substituant des revenus aléatoires à des hausses pérennes.

Dans ce paysage, les mobilisations syndicales ont constitué un contrepoint essentiel. Des conflits dans l’industrie, l’énergie, la grande distribution ou les transports ont rappelé que le salaire reste un objet central de conflictualité sociale. Les stratégies portées par la CGT, la CFDT et d’autres organisations ont combiné revendications de revalorisation des grilles, demandes de clauses d’indexation et dénonciation de la multiplication des primes non intégrées au salaire de base. Les résultats ont été contrastés : des avancées locales, souvent arrachées au prix de rapports de force élevés, mais une incapacité à inverser la tendance globale.

Les conséquences sociales de cette érosion sont profondes. Le pouvoir d’achat n’est pas une abstraction macroéconomique : il structure les choix de vie, les renoncements, la capacité à se projeter. La baisse des salaires réels contraint la consommation, alimente l’endettement et renforce les inégalités déjà existantes. Elle contribue aussi à une crise de reconnaissance du travail, en particulier dans les secteurs essentiels, fortement mobilisés pendant la pandémie et pourtant durablement sous-rémunérés.

Cette situation invite à une lecture critique des discours dominants. L’idée selon laquelle le problème central serait le coût du travail occulte un enjeu plus fondamental : la faiblesse persistante du revenu du travail dans le partage de la valeur ajoutée. Comme le rappelle « Le problème central n’est pas le coût du travail, mais la faiblesse du revenu du travail », Thomas Piketty. Cette affirmation ne relève ni du slogan ni de la morale. Elle renvoie à des choix institutionnels, fiscaux et sociaux qui orientent la distribution des richesses.

Les perspectives restent ouvertes. Une revalorisation durable des salaires suppose de redonner un rôle effectif à la négociation collective, de repenser les politiques publiques de soutien aux revenus et d’interroger les formes contemporaines de gouvernance économique. Il s’agit moins de promettre des lendemains radieux que de poser une question simple et décisive : quelle place une société accorde-t-elle au travail dans son projet collectif ? La réponse conditionne non seulement le niveau de vie, mais la qualité démocratique elle-même.


En savoir plus sur Les petits billets de Letizia

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire