Équilibre, Conflit Et Mesure
Penser Le Commun Avant Les Institutions
Qu’est-ce qui nous tient ensemble lorsque plus rien ne semble aller de soi ? Cette question, je la porte depuis longtemps, et elle revient avec une insistance particulière dès que le mot démocratie se vide de son sens pour ne devenir qu’un décor institutionnel. Avant les constitutions, avant les procédures, il y a eu une interrogation plus radicale : comment vivre ensemble sans se détruire ? C’est vers cette source ancienne, parfois oubliée, que je reviens ici, en compagnie d’Alcméon, d’Héraclite et de Démocrite.
Le commun n’est pas né d’un consensus mou, mais d’une rupture décisive : celle qui fait passer la norme du registre sacré à l’espace humain du partage et de la responsabilité. Penser le commun, à l’origine, n’est pas organiser l’unité, mais rendre possible la coexistence. Il s’agit moins d’imposer une harmonie que de préserver des conditions de vie communes, fragiles et toujours menacées. Cette fragilité n’est pas un défaut : elle est le cœur même de l’exigence démocratique.
Avec Alcméon de Crotone, la réflexion prend une forme étonnamment concrète. Médecin et penseur, il observe que la santé naît de l’isonomie, de l’équilibre entre forces contraires, tandis que la maladie surgit dès qu’une domination s’installe. Cette intuition traverse le corps pour éclairer la cité. Un commun vivant suppose l’absence de toute hégémonie, qu’elle soit politique, économique ou symbolique. Là où une force écrase les autres, le commun se défait. Cette pensée ancienne résonne aujourd’hui avec une acuité troublante : préserver le commun, c’est veiller sans relâche à la pluralité des puissances en présence, sans jamais sacraliser l’une d’elles.
Héraclite, souvent caricaturé en philosophe de l’obscurité, va plus loin encore. Pour lui, le commun ne se maintient pas malgré le conflit, mais par lui. Le logos n’est pas une vérité privée ; il est ce qui peut être partagé, à condition d’accepter la tension qu’il implique. « Le conflit est père de toutes choses », écrit Héraclite, et cette phrase, attribuée à Héraclite, demeure dérangeante parce qu’elle refuse toute paix factice. Le commun n’est pas la fin des désaccords, mais leur mise en forme intelligible. Refuser le conflit, c’est souvent refuser la parole de celleux qui dérangent l’ordre établi.
Démocrite introduit une autre dimension, plus intérieure, mais tout aussi politique. Avec l’euthymia, il propose une éthique de la mesure, fondée sur la lucidité plutôt que sur la contrainte. Le commun ne peut tenir que si chaque personne accepte de limiter ses désirs, non par soumission, mais par compréhension. La responsabilité individuelle devient alors un acte politique discret, presque invisible, mais décisif. Sans cette retenue librement consentie, aucune règle commune ne suffit.
On pourrait objecter que ces pensées sont trop éloignées de nos démocraties complexes. Je crois au contraire que leur force tient à leur refus du dogmatisme. Elles ne proposent ni modèle clé en main, ni solution définitive. Elles rappellent que le commun est une pratique, non un acquis. Une tension permanente entre équilibre, conflit et mesure. Une vigilance partagée face aux tentations de simplification.
Je n’y trouve pas une leçon à appliquer, mais une manière d’habiter le monde politique avec plus de justesse. Penser le commun aujourd’hui, c’est accepter l’inconfort, reconnaître que la démocratie ne se résume ni à la règle de la majorité ni à l’addition des intérêts. C’est une œuvre quotidienne, souvent ingrate, toujours inachevée. Peut-être est-ce là, précisément, ce qui la rend encore désirable.








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