Convergences Idéologiques Et Lignes De Fracture
Entre Nations Européennes Et Logiques Impériales
Le Rassemblement national (RN) se trouve aujourd’hui au croisement de dynamiques idéologiques et géopolitiques complexes, marquées par la montée en puissance de gouvernements qualifiés d’illibéraux aux États-Unis et en Russie. À l’approche de l’élection présidentielle française de 2027, la question de ses alignements internationaux suscite une attention accrue. Derrière les proximités de discours, les divergences stratégiques et les contraintes institutionnelles dessinent un paysage plus contrasté qu’il n’y paraît.
La publication, en décembre 2025, de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis a ravivé les débats sur l’avenir de l’Europe. Le document décrit un continent affaibli, menacé par un déclin économique, démographique et culturel, et souligne le rôle que Washington entend jouer pour encourager un renouveau politique porté par des forces dites patriotes. Cette vision trouve des échos dans les discours de plusieurs droites radicales européennes, dont le RN, mais aussi dans la rhétorique développée de longue date par le pouvoir russe. Moscou se présente comme le défenseur d’une Europe conservatrice et homogène, opposée au libéralisme politique et sociétal.
Ces convergences reposent sur un socle idéologique commun. La défense de la souveraineté nationale, la critique des institutions supranationales, la valorisation d’un exécutif fort et la remise en cause de certains droits des minorités constituent des points de rencontre entre le RN, l’administration Trump et le régime de Vladimir Poutine. Selon plusieurs politistes, cette vision du monde repose sur un rejet du modèle universaliste et sur l’idée d’un ordre international multipolaire, où les États affirment leurs intérêts sans médiation multilatérale.
Cependant, ces proximités ne suffisent pas à expliquer les positionnements concrets du RN. L’invasion de l’Ukraine en février 2022 a constitué un tournant. Face à une opinion publique française majoritairement critique à l’égard de Moscou, le parti a ajusté son discours. Les références explicites à une proximité civilisationnelle avec la Russie ont reculé au profit d’une focalisation sur les coûts économiques et sociaux du conflit, notamment l’inflation énergétique. En revanche, cet infléchissement n’efface pas un héritage de relations politiques et financières anciennes, bien documentées par les travaux parlementaires et journalistiques.
Le rapport aux États-Unis de Donald Trump apparaît plus ambivalent encore. Contrairement à d’autres formations européennes, le RN n’a jamais revendiqué un alignement explicite avec le mouvement MAGA. Les déclarations critiques sur le Venezuela ou sur les ambitions américaines concernant le Groenland traduisent une ligne de crête. Marine Le Pen a rappelé que « la souveraineté nationale n’est jamais négociable », tandis que Jordan Bardella dénonçait un « retour des ambitions impériales ». Ces prises de position illustrent une tension entre affinités idéologiques et rejet de toute forme de tutelle extérieure.
Cette tension renvoie à une question plus large : celle de l’opposition entre nations et empires. Le RN défend désormais une Europe des nations, distincte du projet supranational actuel mais sans rupture formelle avec l’Union européenne. Cette orientation rappelle les trajectoires suivies par l’Italie de Giorgia Meloni ou la Hongrie de Viktor Orbán. Toutefois, le projet trumpiste, marqué par une logique transactionnelle et expansionniste, entre en contradiction avec cette vision. De même, l’entreprise impériale russe en Ukraine a éloigné des forces politiques pourtant proches sur le plan des valeurs, notamment en Europe centrale.
La philosophe Hannah Arendt rappelait que « le pouvoir correspond à la capacité humaine non seulement d’agir mais d’agir de concert ». Cette citation éclaire les limites actuelles de l’illibéralisme comme projet international cohérent. La convergence idéologique ne dissout pas les rivalités de puissance, ni les contraintes imposées par les institutions démocratiques nationales. En France, un éventuel accès du RN au pouvoir s’inscrirait dans un cadre juridique et parlementaire qui limite les marges de manœuvre diplomatiques.
Les positions des acteurs restent donc prudentes. Les responsables du RN évoquent une diplomatie d’équilibre, tandis que les gouvernements européens insistent sur la solidarité communautaire. De leur côté, plusieurs spécialistes des relations internationales soulignent que toute inflexion majeure de la politique étrangère française aurait des conséquences économiques mesurables, notamment sur les échanges commerciaux et les marchés financiers.
En définitive, le RN est confronté à un arbitrage structurant. Entre une stratégie d’influence interne à l’Union européenne et une confrontation plus directe avec ses institutions, les choix à venir dépendront autant des rapports de force internationaux que des attentes de l’électorat. Il reste à voir si cette ligne pourra se maintenir sans clarification, dans un contexte où la recomposition des alliances redéfinit durablement l’ordre européen.







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